‹ LettresChapitre 78 sur 151 · Le Connétable de Bourbon, acte 1, se · texte numérisé non relu

Le Connétable de Bourbon, acte 1, se

rappelé un mol du président Héaaull', qui est joli. Dans une certaine époque de sa vie, il crut que, pour ajouter à sa considération, il falloit qu'il devînt dévot ; il fit une confession générale, et il mandoit après à M. d'Argenson, son ami : Jamais on ne se trouve si riche que lorsqu'on déménage. Mon ami, vous m'avez fait éprouver le sentiment contraire; mon cœur en a tressailli, et jauroispu dire:

Ciel! je reste seule en l'univers entier'.

Mon ami, je vous elle à vous-même: vous m'êtes plus présent que Racine , et il me semble que mon sentiment prend de la force en employant vos expressions; mais j'ai mille riens à vous dira : il faut détourner ma pensée d'un intérêt aussi triste que profond. — Je dînerai demain chez la duchesse d'Anville*. Mon ami, j aime cette maison: c'en est une de plus où je pourrai vous voir : vous vivrez pour ce que vous aimez et pour le monde tous les soirs ; mais ne dînerez-vous pas souvent avec moi? Gela vous fera vivre dans la société des gens qui sont le plus à votre ton. Les bêtes et les sots ne se mettent guère en mouvement que sur les cinq ou six heures; c'est alors que je reviens au coin de mon feu : j'y trouve presque toujours, sinon ce que j'aurois choisi, du moins ce que je n'é- AÎterois pas. — Comment ne vous ai-je pas encore dit que je suis pressée, sollicitée d'aller rétablir ma santé chez milord Shelburne*? C'est un homme d'esprit; c'est le chef du parti de l'opposition; c'étoit l'ami de Sterne ; il adore ses ouvrages. Voyez s'il ne doit pas avoir le plus grand attrait pour moi, et si je ne dois pas être fort ébranlée par sa prière obligeante. Convenez que, si vous aviez su cette

1. Elle TaTait connu cher madame Du Deffant, dont il était plus que l'arai. Ne en 1685, mort en 1770.

î. Le Connétable de Bourbon, acte V, se. 6.

3. Marie-Lûuise-Nicole de La Rochefoucauld, née le 22 septembre 1716, fille aînée d'Alexandre, duc de La Rochefoucauld et de La Kuche-Guyon, prince de Marcillac, troisième et dernier descendant de l'auteur des Maximes. Elle avait épousé, le 28 février 1732, son parent Jean-Baplisle-Louis-Frédéric de La Rochefoucauld-Roye, marquis de Rouci, puis, par brevet, duc d'Anville en I 732, dont elle devint veuve en 1746. Très liée avec les encyclopédistes, ou rayait surnommée la sœur du pot des philosophes. Elle survécut à la Révolution.

4. ■\VilIiam Petty-Fitz-Maurice, comte Shelburne, marquis de Lansdowne, né en 1737, membre du cabinet de Pitt en 1766, retiré avec lui en 1763, après lui chef de l'opposition, ministre de nouveau en 1782, mort en 1805.

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bonne fortune, vous ne l'auriez pas omise dans mon pompeux inventaire. — Oui, M. de Condorcet est chez madame sa mère : il travaille dix. heures par jour. 11 a vingt correspondances, dix amis intimes :et chacun d'eux, sans fatuité, pourroit se croire son premier objet; jamais, jamais on n'a eu tant d'existence, tant de moyens et tant de félicité. ~ Mais voilà que je me rappelle que vous ne m'avez pas dit un mot de M. le duc de Choiseul; est-ce que votre séjour à Chanteloup n'a pas même fait de trace sur la route? Hé bien! voilà où il en est à Paris" : le public lui échappe absolument; et il me semble que ce qui peut lui arriver do mieux à présent, c'est de rester dans cet oubli : car il ne gagneroit rien aux comparaisons, aux rapprochemens. Nous aurions pu lui devoir, il y a dix ans, M. Turgot, et il avoit choisi les Laverdy, les Maupeou, les Terrai, etc. — Votre lettre à M. d'Alembert est excellente ; et comme nous sommes Irès-communicalifs, nous l'avons donnée ce soir même à M. de Vaines, qui en étoit charmé, et quia voulu la faire voir à celui qui pouvoit en jouir sans que cela pût alarmer se modestie. — Ah ! mon Dieu ! vouloir vous faire une malhonnêteté à vous, à qui il n'a pas répondu, parce qu'il vouloit avoir le plaisir de vous répondre de sa main! Mon ami, les gens vertueux ne peuvent pas être insolens, et ils chérissent le mérite et les talens. — Vous ne devineriez jamais ce qui m'occupe, ce que je désire : c'est de marier un de mes amis. Je voudrois qu'une idée qui m'est venue pût réussir : l'archevêque de Toulouse pourroit servir beaucoup au succès de cet aflaire. C'est une jeune personne de seize ans, qui n'a qu'une mère et point de père; elle n'a qu'un frère. On lui donnera, en la mariant, i3,000 liv. de rente; sa mère la logera, la gardera b'en longtemps, parce que son tils est un enfant. Celte fille ne peut pas avoir moins de 600,000 francs, et elle pourroit être beaucoup plus riche : cela vous conviendroit-il, mon ami? Dites, et nous agirons, et nous n'aurions point de dégoût, parce que l'archevêque de Toulouse a autant d'adresse que d'nonnêteté, Nouscauseronsdetoutcela';etsicelaneréussitpas,jeconnois un homme qui seroit bienheureux de vous avoir pour gen-

1. Le duc de Choiseul, exilé à Chanteioup depuis 1770, aurait reçu le in juin la permission de Tenir à la cour, et avait été reçu le 13 à La Muette. Il aspirait à rentrer aux affaires, grâce à l'appui de Marie-Antoinette. Corr. de madame Du Deffant, t. H, p. 413.

dre : mais sa fille n'a qu'onze ans; elle est unique, et elle sera bien riche. Mon ami, je voudrois par-dessus tout votre bonheur; et le moyen de vous le procurer deviendroit le premier intérêt de ma vie. Il fut un temps où mon âme n'auroit pas été si généreuse; mais elle répondoit à quelqu'un qui auroit rejeté avec horreur l'empire du monde. Quel souvenir, mon Dieu! qu'il est doux et cruel! Bonsoir, mon ami. Si j'ai, comme je l'espère, de vos nouvelles demain, j'ajouterai encore à ce volume. — Depuis deux jours j'ai moins souffert. Je suis à deux ailes de poulet par jour; et si ce régime ne me réussit pas plus que le reste, je me mettrai au lait pour toute nourriture.

Toujours dimanche, 9 octobre 1774.

Cet adieu étoit bien prompt, bien brusque; et vous comprenez bien qu'il me reste mille choses à vous dire : car si je ne me trompe, c'est hi dernière fois que je vous écris. Je saurai à quoi m'en tenir demain : j'aurai de vos nouvelles, mon ami : ce n'est pas à mon désir que je me fie, mais c'est à votre bonté. Vous me dites bien que vous allez à votre légion; vous m'avez écrit deux fois le nom du lieu où elle est; mais grâce à la beauté de l'écriture, je n'en sais rien ; je lis Livourne *, et à coup sûr ce n'est pas là où vous allez. Mon ami, écrivez-moi de partout : vous avez à me dédommager de laprivation oùje serai de vous écrire. Je ne me tiens pas pour assurée que vous soyez parti aujourd'hui. Comment pourriez-vous refuser madame votre mère, surtout si elle n'est pas en convalescence? et on est encore bien malade lorsqu'on a la fièvre. Enfin, j'espère que vous n'avez pointde tort, et que je vous verrai dans quinze jours. Quinze jours! c'est un ternie bien long! j'en ai vu un plus près. Ah! je frémis! quel souvenir affreux! il empoisonne jusqu'à l'espérance. Ah! mon Dieu ! et c'est vous qui aviez troublé, renversé le bonheur de cette âme si tendre et s* passionnée ! c'est vous qui nous aviez condamnés à un malheur affreux, et c'est vous que j'aime ! Oui, on hait le mal qu'on fait, et on est entraîné. Je serois morte de douleur, et Jesuisdestinéeàen vivre,àlanguir,àgémir, àvouscraindre,à vous aimer, àmaudire sans cesse la vie, et à en chérir quelques

1, r'éfaitlibourne, nouvelle garnison de la Légion Corse.

inslans. — On m'a interrompue, on est venu me proposer d'aller chez Uuplessis^ C'est un peintre deporlrait qui sera à côié de Van-Dick. Je ne sais si vous avez vu l'abbt^ Arnaud peini par lui. Mais, mon ami, ce qu'il faudra voir, c'est (iliick*; c'est un degré de vérité et de perfection qui est mieux et plus que la nature. Il y avoit là dix tôtes toutes de caractères différens : je n'ai jamais rien vu de beau et de vrai à ce point-là. M. d'Argental y est venu : il nous a fait voir une lettre qu'il venoit de recevoir de M. de Voltaire; je l'ai trouvée si bonne, le ton en est si doux, si naturel,, on est si près de lui en le disant, que, sans songer si cela étoit indiscret ou non, j'ai demandé celte lettre ; j'ai demandé d'en prendre une copie ; dans ce moment on la fait, et mon ami la lira ;et cette pensée est au bout de tout ce que je sens. Mon ami, je me répéterois et je dirois comme Sterne à Lisette ' : Voire plaisir est le premier besoin de mon cœur. — Mon Dieu! oui, il est difficile de commencer une lettre, quand c'est avec de l'esprit qu'on fait du sentiment. Mais cependant il faut écrire à madame de Boutflers. Elle ne m'a pas seulement dit votre nom ; je n'en suis pas lâchée : mais comment ne saisit-on pas toutes les occasions de parler de ce qui plaît? il y a un certain degré d'affection qui gène : c'est celui-là qui m'a empêchée de lui parler de vousj mais elle n'a jamais senti cet embarras, j'en suis bien sûre : elle. n'a que faire d'aimer; elle est si aimable! — Mon ami, je me connois si bien, que je serois tentée de croire que vous vous moquez de moi, lorsque vous me parlez de mes succès dans le monde. Oh ! mon Dieu ! il y a huit ans que j'en suis retirée du monde ; du moment que j'ai aimé, j'aurois eu d u dégoût pour les succès. A-t-on besoin de plaire quand on est aimée? Reste-t-il un mouvement, un désir qui n'aient pour objet la personne qu'on aime, et pour qui on voudroit vivre exclusivement? Mon ami, vous n'en voulez paj tant, n'est-ce-pas?

i. Joseph Sifrède Duplessis, né ea 1725, de l'Académie de peinture ea 1774, mort en 1802.

2. Ce portrait fait aujourd'hui partie de la galerie impériale de Vienne, à laquelle il fut donné par la veuve de l'illustre compositeur. V. Desnoiiesterres, Gluck el Piccini, Didier, 18/2, p. 71, Outre ces portraits de l'abbé Aubert et de Gliick, on remarque encore de lui ceux de Thomas, Marmontel, Franklin, M. et madame Necker.

3. Elisa Draper, à laquelle sont adressées les Yorick's Letlers to Elisa, et qui inspira à Sterne une si tendre passion. V. Raynal, Hist, pliH. des deux- Indes, liv. 111, ch. IG.

Lundi, apiès rarrivée du fadeur, 1774.

Point de lettre 1 en vérité, si j'avois plus de confiance en votre amitié, je me vengerois en ne vous écrivant pas non plus. Mon Dieu ! comment peut-on avoir cette négligence, cet oubli pour ce qui nous aime? Comment est-on assez occupé ou dissipé pour ne pas mettre en première ligne le plaisirde soulager ce qui souffre ? Enfin, comment répare-t-on un mal sensible, profond, et dont rien ne peut distraire? Je serai jusqu'à samediavec cettepensée; cette douleur pèsera sur mon âme, elle me donnera alternativement des regrets et des remords. Mais que vous importe tout cela? ce ne sont pas mes lettres que vous attendez ; ce n'est pas mon repos qui vous occupe. Eh bien, que ce soit ce qu'il vous plaira: ce n'est pas de vous que je suis mécontente; c'est de moi, ce n'est que de moi. Oui, mon ami, je vous . aime : vous m'avez fait mal, mais vous me guérirez.

Vendredi au soir, 14 octobre 1774.

Mon ami, je sors à' Orphée : il a amolli, il a calmé mon fime. J'ai répandu des larmes, mais elles éloient sans amertume: ma douleur étoit douce, mes regrets étoient mêlés de votre souvenir; ma pensée s'y arrêtoit sans remords. Je pleurois ce que j'ai perdu, et je vous aimois ; mon cœur . suffisoit à tout. Oh! quel art charmant I quel art divin! La musique a été inventée par un homme sensible, qui avoità consoler des malheureux. Quel baume bienfaisant que ces sons enchanteurs! Mon ami, dans les maux incurables, il ne faut chercher que des caïmans; et il n'y en a que de trois espèces pour mon cœur, dans la nature entière: vous, d'abord, mon ami, vous le plus efficace de tous, vous qui m'enlevez à ma douleur, qui faites pénétrer dans mon âme une sorte d'ivresse qui m'ôte la faculté de me souvenir et de prévoir. Après ce premier de tous les biens, ce que je chéris comme le soutien et la ressource du désespoir, c'est l'o-

pium: il ne m'est pas cher d'une manière sensible, mais il m'est nécessaire. Enfin ce qui m'est agréable, ce qui charme mes maux c'est la musique: elle répand dans mon sang, dans tout ce qui m'anime une douceur et une sensibilité si délicieuses, quejedirois presque qu'elle me fait jouir de mes regrets et de mon malheur; et cela est si vrai, que, dans les temps les plus heureux de ma vie, la musique n'avoil pas pour moi un tel prix. Mon ami, avant votre départ, je n'avois point été à Orphée; je n'en avois pas eu besoin : je vous voyois,je vous avois vu, je vous attendois, cela remplissoit tout; mais dans le vide où je suis tombée, dans les différents accès de désespoir qui ont agité et bouleversé mon âme, je me suis aidée de toutes mes ressources. Qu'elles sont foiblesl qu'elles sont impuissantes contre le poison qui consume ma vie I Mais il faut vous détourner de moi, et vous parler de vous, je n'aurai pas changé d'objet, — M. Turgot vous a écrit: il a réparé ; car il vous a prié de le servir, et je suis bien sûre que c'est ainsi que vous l'aurez senti. M. de Vaines me disoit hier: « Faites donc revenir » M. de Guibert, il nous éclairera; il noussera utile sur des » choses que nous nous ignorons, et dont nous avons besoin.» Hélas! jugez-moi, jugez de ma disposition: il est question du premier, du seul intérêt de ma vie; je n'ose avoir un sentiment arrêté,

Et mes plus doui souhaits sont pleins de repentir

Oui, la vertu diroit: Venez, arrivez, et je meurs. Mais, mon ami, une voix plus forte, plus profonde, plus intime me crie: En le voyant, la vie sera un bien; le malheur deviendra supportable; et si cette pensée étoit encore une erreur, si je me faisois illusion, ce seroit du moins la dernière. — Je vous écrivis un billet à la hâte au moment ou je venois d'apprendre que je n'avois pas de lettre de vous; j'en étois aussi irritée qu'affligée, et je ne sais si je vous l'ai exprimé: car j'étois si pressée que je ne pou vois former mes Jettres. Le duc de La Rochefoucauld m'attendoit pour aller dîner chez lui; j'y trouvai le comte de*** et son premier mot fut: Vous avez fait ma commission, je viens de recevoir une lettre de M. de Guibert en réponse à la vôtre. Je fus charmée, c'étoit savoir de vos nouvelles, mais ma lettre étoit à la poste: ainsi vous aurez vu tout mon ressentiment. Le comte de *** étoit ce soir à l'Opéra ; il vint me voir

dans ma loge, il me parla beaucoup de ses affaires. Une grande fortune est une grande charge: il a des procès; le voilà occupé sans relâche à une foule d'objets dont il résulte pour lui plus de profit que de gloire. Kh ! non, le bonheur n'est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il? chez quelques érudits bien lourds et bien solitaires ; chez de bons artisans, bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de bons fermiers qui ont de nombreuses familles bien agissantes, et qui vivent dans une aisance honnête. Tout le reste delà terre fourmille de sots, de stupides ou de fous; dans cette dernière classe sont tous les malheureux, et je n'y comprends point ceux de Charenlon: car le genre de folie qui fait qu'on se croit le Père Eternel vaut peut-être mieux que la sagesse et le bonheur.

Je vous envoie l'extrait d'une lettre écrite à l'ambassadeur de Suède 1 : vous verrez avec quelle élégance les étrangers parlent français; croyez qu'il n'y a pas une virgule de changée. — Je lis un mauvais livre sur le théâtre*, où il y a une quantité de boni.es choses; je vous le garde. — Tout le monde esta Fontainebleau ^ et j'en suis bien aise: j'écrirois souvent sur ma porte comme ce savant: Ceux qui viennent me voir me font honneur; ceux qui n'y viennent pas me font plaisir. — M. Marmonlel me proposa mercredi de me lire un nouvel opéra-comique ; il vint, il y avoit douze personnes. Les voilà en cercle, et moi dans le dessein d'écouter le Vieux Garçon; c'est le titre de l'ouvrage. Le commencement delà première scène me parut embrouillé, embarrassé. Savez-vous ce que je fis, sans que ma volonté y eût la moindre part? c'est que je n'en entendis pas un mot : mais cela est si exact, que j'aurois été pendue, plutôt que de dire le nom d'un personnage, ni le sujet de la pièce, et je m'en tirai en disant la vérité: c'est que le temps m'avoit paru bien court. Et en effet, je fus réellement étonnée quand j'entendis parler tout le monde. Eh bien! depuis qu'il m'est impossible d'accorder de l'attention à rien, j'aime les lectures

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