‹ LettresChapitre 79 sur 151 · Le comte de Creutz · texte numérisé non relu

Le comte de Creutz

2. Il s'agit de l'ouTrage de Mercier : Du théâtre, ou nouvel essai dramatique [La. Ua.\e, 1774, in-8), danslequel, suivant l'expression de Grimra,

• les insipides drames del'aufeurétaient préférés à Corneille, Racine et Molière, et où Diderot recevait de grands éloges. (Corresp de G n mm; Paris, 1830, t. 8, p. 379.)

3. La cour resta à Fontainebleau du 10 octobre au 9 novembre.

à la folie, cela me laisse libre ; au lieu que dans la conversation, malgré qu'on en ait, on est trop souvent rappelé par les autres. Ah! ce sont surtout les gens qui donnent des préférences qui sont assonimans. Il y a deux hommes qui ont la bonté de faire assez de cas de moi, pour me dire à l'oreille ce qui seroit indifférent tout haut: il me faut vraiment de la vertu pour écouter et répondre. Mon ami, vous avez beau dire, je n'aime la conversation que lorsque c'est vous ou le chevalier de Chatelux qui la faites. — A propos, il est bien content de moi : j'ai échauffé ses amis, et les choses sont si bien arrangées, qu'il ne nous faut que la mort d'un des quarante, pour qu'il soit reçu à l'Académie *. Cela «st juste sans doute, mais cela n'étoit pas sans difficulté: l'intérêt, le plaisir, le désir qu'il mettoit à ce triomphe, m'ont animée. Mon Dieu! Fontenelle a raison : il y a des hochets pour tout âge ; il n'y a que le malheur qui soit vieux, et il n'y a que la passion qui soit raisonnable. Mon ami, ce nn sont point là des paradoxes j pensez-y bien, et vous verrez que cela peut se soutenir. Bonsoir, il est temps de vouslaisser respirer: je vous ai écrit sans m'arrèler. Les jours d'Opéra sont mes jours de retraite: j'y suis seule, je rentre chez moi, et ma porte est fermée. — M. d'Alembert a été voir Arlequin: il aime mieux celaqu'O/'p/tée; tout le monde a raison; et je suis loin de critiquer les divers goûts, tout est bon. Mais, adieu donc; à demain.

Samedi trois heures, après le facteur.

J'ai dîné chez moi pour avoir de vos nouvelles une heure plus tôt; cela répond à votre dernière question, si vous n'avez rien perdu. Mais, mon ami, vous m'affligez vraiment, en ne me disant seulement pas un mot sur ce que vous ne m'avez pas écrit le dernier courrier : vous aviez pourtant à me répondre. Mais comme vous sentez bien que vous avez eu tort, vous voulez m'en détourner, en me promettant de

1, M. de Chastellux aurait, en effet, été élu à la place de Dupré de Saint- Maur, décédé le 1" décembre 1774, s'il ne s'était retiré lui-même devant M. de Malesherbes. L'année suivante, il succéda au poète Chàleaubriin. (lfe»i. secrets, t. VU, p. 2S2.;

mieux faire à l'avenir : vous serez bien aimable, mon ami, je vous en remercie d'avance. Je n'ose pas désirer votre retour, mais je compte les jours de votre absence. Mon Dieu! qu'ils sont lents! qu'ils sont longs! qu'ils pèsent sur mon âme ! qu'il est difticile, qu'il est môme impossible de se distraire un moment du besoin de l'âme ! Les livres, la société, Tamitié, et enfin toutes les ressources imaginables ne servent qu'à faire mieux sentir le prix et le pouvoir de ce qui vous manque. Je ne réponds pas, mais je suis pénétrée jusqu'au fond du cœur de ce que vous me dites sur ftl. de Mora. M. d'Alembert a écrit à M. de Fuenîès '; il a écrit de son seul mouvement, et en me lisant cette lettre il pieuroit et me faisoit fondre en larmes. Mon Dieu ! cette pensée me déchire! Mon ami, je veux m'occuper de vous, et vous justifier le mouvement qui m'a fait brûler vos lettres : je comptois ne pas survivre vingt-quatre heures à ce sacrifice; et dans ce moment, mon sang, mon cœur éloient glacés par le désespoir : je n'ai senti la perte que j'avois faite que plus de six jours après. Ah ! vingt fois, cent fois j'ai regretté d'avoir brûlé ce que vous aviez écrit : rien ne peut réparer cette perte, et j'en suis désolée. — Oui, M. Turgot travaille aux corvées 2. Bonjour, mon ami ; n'êtes-vous pas las de lire ce griffonnage?

Dimanche soir, 16 octobre !?7i.

Mon ami, je n'ai point répondu hier à votre charmante lettre, et je ne répondrai iamais à mon gré à ce que vous me dites sur M. de Fuentès. Eh, bon Dieu ! où trouver des expressions qui rendent un sentiment tout nouveau pour mon âme? Ah ! vous m'avez pénétrée de la plus tendre, de la plus vive reconnoissance; oui, il me semble que jamais je n'ai dû autant à personne : en effet, votre mouvement,

{ . Voir, à l'appendice, celte lettre en date du 30 septembre 1774.

2. Le premier édit qui supprimait la corvée pour les convois militaires, ea la remplaçaiit par un impôt de \ 200 000 Ht., parut le 29 août 1775 ; le second, qui transformait en un impôt sur les propriétaires de biens-tonds la «orïée pour la confection des chemins, fut rendu en mars 1776.

LE'i'TRE LXII. ICI

votre sentiment sont nobles et élevés comme la vertu ; pourquoi donc ne mettrois-je pas mon honheur à les adorer? le ne sais de quelle nature est mon î-enliment : mais c'est vous qui en Otes l'objet, et il y a des instans où je suis toute prêle à m'écrier :

Enée est dans mon cœur, les remords n'y sont plus ',

Hélas! je n'ose prononcer ces mots : je le sens, on ne sauroit tromper sa conscience: quel trouble s'élève en moi ! que je suis malheureuse ! Mon ami, croyez-vous qu'il soit possible que la paix puisse rentrer dans mon âme en vous aimant, ou bien, croyez-vous possible que je puisse vivre sans vous aimer? C'est à vous que j,e demande compte de moi: je ne me connois plus; avec un mot, vous changez la disposition de mon Ame, Je ne sais si cela vient de ce que je suis affoiblie par la douleur, ou bien si c'est que mon sentiment s'est fortifié par le soin que j'ai mis à le combattre et à le détruire. Si cela est, convenez que je dois avoir une grande opinion de moi. Ah! mon Dieu! que la passion m'est naturelle, et que la raison m'est étrangère ! Mon ami, jamais on ne s'est fait voir avec cet abandon; mais comment pourrois-je vous cacher mes plus secrètes pensées? elles sont remplies de vous; et comment pourrois-je vivre sij'avois à me reprocher d'usurper voire estime ou votre opinion ? Non, mon ami, voyez-moi telle que je suis, et accordez-moi, non pas ce que je mérite, mais ce qu'il faut pour m'empècher de mourir de douleur, ou pour m'en donner le courage : car je ne sais encore ce que je préférerois de vous devoir, la mort ou la vie. L'une et l'autre tient à vous 2; et de quelque manière que vous en décidiez, je vous rendrai grâce. — Mon ami, avez-vous bien senti la force de ces mois : et mon plus grandmalheur serait de vous refroidir. Vous vouliez diminuer mon tourment, etc. Ah I ciel ! quel moyen vous employez! Mais je ne reviens point sur le passé : j'espère que vous ne me tromperez

i . Didon, tragédie de Le Franc de Pompignan, jouée pour la première fois le 21 juin 1734, acte I, se. 4,

Tremblante <ib frayenr, de remords déchirée, Aux mânes d'un époux je me croyoi5 livrée. Mais ces irisle? objets sonl enfin "disparus. Enée est dans mon cobur, les remords n'y sont plu*

S. L'édition de 1811 a corrigé : tiennent à vous.

plus; si je ne suis pas ce que vous aimez le mieux, je verrai du moins dans votre ûme la place que vous m'y laissez, et je m'engage à ne jamais préfendre qu'à celle que vous me donnerez. — J'ai encore été ce soir à Orphée; mais j'y étois avec madame de Châtillon * : il est vrai que j'aurois bien mauvaise opinion de moi, si je ne l'aimois pas : elle exige si peu, et elle donne tantl

Lundi matin.

Comment mettez-vous en question si vous auriez dû me laisser ignorer que vous aviez la fièvre? Oh! mon ami! ce n'est pas moi qu'il faut ménager : je vous aime trop pour ne pas préférer à lout de souffrir avec vous et par vous. Tous ces gens qui se ménagent ne s'aiment guère; il y a bien loin entre les sentiniens qu'on se commande et ceux qui nous commandent : les premiers sont parfaits et je les abhorre. Si un jour vous deveniez parfait comme madame de B***, comme le froid Grandisson, mon ami, je vous admirerois; mais je serois radicalement guérie. — Je suis

interrompue par madame de Ch —Elle me demande

d'écrire à la suite de ceci; je lui offre du papier et de l'encre. Mais ma lettre Cela n'est pas possible! Pardonnez-le-moi, mon ami.

Lundi, après le facteur.

Vous avez été alarmé, vous êtes encore triste. Mon Dieu ! que je souffre de tout ce qui vous a fait souffrir, et que je suis désolée d'avoir ajouté de l'inquiétude à votre disposition! Oui, je suis coupable, je suis foible, je me condamne, je me hais : mais ce n'est pas réparer le mal que je vous ai fait. Vous avez vu, le courrier d'après, que cette fièvre n'étoit que la suite de l'état violent où étoit mon âme : ma machine n'est plus assez forte pour en supporter les secousses. Mon ami, ne me plaignez jamais; dites-vous : elle Kst folle, et cette pensée vous calmera, et si vous ne souffres

1. Adrienne-F-milie-Félicité de la Baume le Blanc, née le 29 août 1740, SUe de Louis-César, duc de La Vallière, le célèbre bibliophile, et iAnne-Julie-Françoise de Crussol d'Uzès, mariée en octobre 1756 à Louis éaucher, duc de Châtillon, dont elledevint veuve en 1762. C'était «la passion • d'Horace Walpole. Madame Du Deffant écrivait à celui-ci, le 20 avril 1777: 0 Je ne la vois point depuis la grande liaison qu'elle avait avec la Lespinasse.t (Corresp., édit. Lescure, t. U, p. 603.)

pas, je serai heureuse. Mais j'espère que vous me direz avec soin et avec détail des nouvelles de vos malades. Il est aflreux de connoître la crainte pour ce qu'on aime : cette espèce de tourment est au-dessus de ma raison et de mes forces. Mon Dieu ! oui, il faut rester avec vos parens : votre départ sera un grand mal pour eux, et il faut leur épargner tout le temps qu'ils auront à s'occuper de leur santé. Dans cet état, tout ce qui excite la sensibilité devient douleur. Mais je n'ai rien à vous dire : vous voyez mieux que moi, et vous sentez avec plus de délicatesse. Mon ami, je suis presque mécontente de ce que vous ne trouvez pas de la douceur à me faire partager votre disposition, surtout lorsqu'elle vous est pénible; c'est alors que je voudrois que vous vous dissiez, dans un sens contraire, ce que disoit Montaigne : fi me sem6/e que je lui dérobe sa parP. Oui, mon ami, il ne devroit plus vous être libre de souffrir seul. Hélas I je suis si fort au ton de tout ce quisouffre, c'est si fort me parler ma langue, qu'il me semble qu'il n'est pas môme nécessaire de compter sur mon affection pour trouver de la douceur à se plaindre à moi. Adieu, mon ami. Je comptois vous dire mille riens, mais votre tristesse m'en ôte la force; j'ai beau me dire : sa disposition ne sera plus la môme; mais celle où il étoit m'a gagnée, elle ne changera que lorsqu'il voudra. Ah! quel ascendant! quelle force! quelle puissance! cela agiroit à mille lieues. Je vous le disois, ce sentiment que je n'ose nommer est la seule chose que les hommes n'ont pu gâter. Mon ami, s'il étoit perdu sur la terre, ditesvous bien, tant que je vivrai, que vous savez où il vit, où il règne avec plus d'énergie qu'il n'appartient à une Française d'en avoir.

Vendredi au soir, 21 octobre 1774*

Mon ami ! que le temps s'écoule lentement ! depuis lundi j'en suis assommée; et il n'y a rien que je n'aie tenté pour

1. EssaiSf liv. I, ch. 27. — t Depuis le iour que ie le perdis (son ami La Boëtie), ie ne foys que traisner languissant ; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous «stions à moitié de tout; il me semble que ie iuy desrobe sa part. • (Édition Louandre; Paris, Charpentier, 1. 1, p. 276.)

tromper mon impalience. J'ai toujours été en mouvement t j'ai été partout, j'ai tout vu, et je n'ai eu qu'une pensée; pour une âme malade la nature n'a qu'une couleur : tous les objets sont couverts de crêpe. Dites-moi : comment faiton pour se distraire, comment fait-on pour se consoler^. Ahl c'est de vous seul que je puis apprendre à supporter la vie. Vous seul pouvez y répandre encore ce charme mêlé de douleur qui fait chérir et détester tour à tour l'existence. — Mon ami, j'aurai une lettre de vous demain; il n'y a que cet espoir qui me donne la force de vous écrire ce soir. Vous me direz si vous êtes rassuré sur la santé de ce qui vous est cher; vous me parlerez, peut-être, de votre retour : en un mot, vous me parlerez; et si vous saviez combien je me sens dénuée, abandonnée, lorsque je ne sais rien de vous! Ah ! que celte petite lettre étoit courte, qu'elle éloit triste, qu'elle étoit froide ! Il me semble qu'en me disant que vous aviez été inquiet et même alarmé, vous ne me disiez pas tout! Qu'aviez- vous donc? me cacheriez-vous votre cœur? voudriez-vous encore déchirer le mien ? i\e m'avezvous pas dit que vous me diriez tout; que vous auriez une confiance sans réserve; que j'étois votre amie; que votro âme s'épancheroit dans la mienne; que vous me feriez vivre de tous vos mouvemens; que ce qui pourroil blesser mon cœur ne me seroit pas inconnu? Ah! mon ami, connoissez-moi bien : voyez ce que je suis pour vous; et, d'après cette connoissance, je vous réponds qu'il vous sera impossible de concevoir le projet de me tromper, ni même de me rien cacher.

Samedi matia.

Je vous quittai hier par ménagement pour vous : j'étois si triste ! je venois à'Orphée. Cette musique me rend folle : elle m'entraîne; je n'y puis plus manquer un jour : mon à me est avide de cette espèce de douleur. Ah ! mon Dieu ! que je suis peu au ton de tout ce qui m'entoure! et cependant jamais on n'a dû chérir autant l'amitié : mes amis sont d'excellentes gens ; leurs soins, leur intérêt ne se lassent point, et je suis à comprendre ce qu'ils peuvent trouver en moi qui les attache. C'est nion malheur, c'est mon troubb^, c'est ce que je dis, c'est ce que je ne dis point qui les anime et les échauffe. Oui, je le vois, les âmes lioniiêlcs et sensibles aiment les malheureux; ils ont une sorte d'attrait

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