DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M'"*' DE GRIGNAN
A Paris , vendredi 26 janvier 1674 .
D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuadés que vous na sauriez mieux faire, que de venir : venez donc , ma chère enfant , et vous ferez changer toutes choses : se me miras, me miran ; cela est divinement bien appliqué : il faut mettre votre cadran au soleil , afin qu'on le regarde. Votre intendant ne quittera pas sitôt la Provence : il a mandé à madame d'Herbigny que vous lui faisiez tort de croire que la justice seule le mît dans vos intérêts , puisque votre beauté et votre mérite y avaient part.
Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reine avaient toutes les pierreries de la couronne ; le malheur voulut que ni Mo>siEUR, ni ^Madame , ni Mademoiselle, ni mesdames de Soubise , Sully , d'Harcourt, Ventadour, Coëtquen , Grancey, ne purent s'y trouver par diverses raisons ; ce fut une pitié ; Sa Majesté en était chagrine.
Je revins hier du Mêni , où j'étais allée pour voir le lendemain M. d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la conversation d'un homme admirable : je vis aussi mon oncle de Sévigné "■ , mais un moment. Ce Port -Royal est une Thébaïde; c'est un paradis ; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le pays à une lieue à la ronde ; il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point , qui vivent comme les pénitents de Saint-Jean- Climaque ; les religieuses sont des anges sur terre. Madejnoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême : tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux omTiers, tout est modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude , dont j'avais tant ouï parler; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût de faire son salut. Je revins coucher au Mêni , et hier ici , après avoir
• M. d'Andilly et M. de Scvigné s'étaient reliros depuis plu^ieul•s années à Porl-Royal des champs.
encore embrassé INI. d'Aiidilly en passant. Je crois que je dînerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera pas sans parler de son père et de ma fille : voilà deux chapitres qui nous tiennent au cœur. J'attends tous les jours mon fils ; il m'écrit des tendresses infinies ; il est parti plus tôt , et revient plus tard que les autres ; nous croyons que cela roule sur une amitié qu'il a à Sézanne ; mais comme ce n'est pas pour épouser, je n'en suis point inquiète.
Il est vrai que l'on a attaqué M. de Villars et ses gens en revenant d'Espagne : c'étaient les gens de Y ambassadeur {d'Espagne) qui revenait de France. C'est un assez ridicule combat; les maîtres s'exposèrent, on tirait de tous côtés; il y a eu quelques valets de tués. On n'a point fait de compliments à madame de Villars; elle a son mari , elle est contente. M. de Luxembourg est ici; on parle fort de la paix, c'est-à-dire selon les désirs de la France, plus que sur la disposition des affaires; cependant on la peut vouloir de telle sorte qu elle se ferait.
J'espère, ma fille, que vous serez plus contente et plus décidée , quand vous aurez votre congé. On ne doute point ici que votre retour n'y soit très-bon : si vous n'étiez bien en ce pays , vous vous en sentiriez bientôt en Provence : 5e me miras, me miran » ; rien ne peut être mieux dit, il en faut revenir là. M. et madame de Coulanges , la Sanzei et le Bien bon vous souhaitent avec impatience , et veulent tous, comme moi, que vous ameniez le coadjuteur, qui vous fortifiera considérablement. J'ai fort entretenu la Garde: vous ne sauriez trop estimer ses conseils : il parlait l'autre jour à Gordes de vos affaires: il les sait, et les range, et les dit en perfection; il donne un tour admirable à tout ce qu'il faut dire à Sa Majesté : vous ne pouvez consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci que lui.
On est toujours charmé de mademoiselle de Blois et du prince de Conti. D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et comme l'Angleterre est présentement la grande affaire. C'est M. le duc du Maine » qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du Vexin, lequel, en récompense, a l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
' Si tu me regardes, on me regardera. Cette devise était celle qui avait pour corps un cadran solaire, et faisait allusion au soleil, emblème adopté par le roi.
» Louis-Ausnste de Bourlwn, lils du roi et de madnmr de Monlespan.
Î23. — DE M'"^ DE SEVIGNÉ A M'"^' DE GRIGNAN. A Paris , lundi 5 février 1674.
Il y a aujourd'hui» bien des années, ma fille, qu'il vint au mont une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses je prie votre imagination de n'aller ni à droite , ni à gauche , a homine-la, sire, c'était moi-même^. Il y eut hier trois ans qi .j'eus une des plus sensibles douleurs de ma vie; vous partîtes pou la Provence, où vous êtes encore; ma lettre serait longue, si^ voulais vous expliquer toutes les amertumes que je sentis, et qu j'ai senties depuis en conséquence de cette première. Mais revc nous : je n'ai point reçu de vos lettres aujourd'hui , je ne sais s' m'en viendra; je ne le crois pas, il est trop tard : j'en attendais C( pendant avec impatience; je voulais apprendre votre départ d'Ai: afin de pouvoir supputer un peu juste votre retour ; tout le monde m'e assassine , et je ne sais que répoudre. Je ne pense qu'à vous et à vc tre voyage : si je reçois de vos lettres, après avoir envoyé celle-ci soyez en repos; je ferai assurément tout ce que vous me manderez Je vous écris aujourd'hui un peu plus tôt qu'à l'ordinaire. M. d Corbinelli et mademoiselle de Méri sont ici , qui ont dîné avec mo Je m'en vais à un petit opéra de Molière , beau-père d'Itier, qui î chante chez Pelissari ; c'est une musique très-parfaite; M. le Prii ce, M. le Duc et madame la Duchesse y seront. Je m'en irai peu être de là souper chez Gourville avec madame de la Fayette , j\ le Duc , madame de Tluanges , M. de Vivonne , à qui l'on dit adie et qui s'en va demain. Si cette partie est rompue, j'irai chez m,' dame de Chaulnes ; j'en suis extrêmement priée par la maîtresse d logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon , qui me l'avaiei lait promettre : le premier est dans une extrême impatience d vous voir ; il vous aime chèrement. Voilà une lettre qu'il m'envoi( On avait cru que mademoiselle de Blois ^ avait la petite vérole mais cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre cela fait juger qu'elles ne sont pas bonnes. Il n'y a eu qu'un \y, ou deux à Paris dans tout ce carnaval ; on y a vu quelques ma< ques, mais peu. La tristesse est grande ; les assemblées de Saint Germain sont des mortifications pour le roi , et seulement pou marquer la cadence du carnaval.
* Le 5 février 1627 , jour de la naissance de madame de Sévigné.
* Vers dcMarol dans son épitre au roi François I, pour avoir ett dcxrobt 5 Fiîledu roi et de madame de la ValUère.
Le père Bourdaloiie fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si généreusement les vérités chrétiennes : il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi , à l'exemple de Notre-Seigneur , qui fut présenté au temple ; enfin , ma fille , cela fut porté au point de la plus haute perfection , et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul.
L'archevêque de Reims ^ revenait hier fort vite de Saint-Germain , c'était comme un tourbillon : il croit bien être grand seigneur , mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra , ira, ^ra ; ils rencontrent un homme à cheval , gare, gare! ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne veut pas ; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval , et passent pardessus , et si bien par-dessus , que le carrosse en fut versé et renversé : en même temps l'homme et le cheval , au lieu de s'amuser à être roués et estropiés , se relèvent miraculeusement , remontent l'un sur l'autre , et s'enfuient et courent encore , pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même, se mettent à crier : Arrête , arrête ce coquin , quon lui donne cent coups ! L'archevêque , en racontant ceci , disait : Si j'avais tenu ce maraud-là , je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.
Je dinai , hier encore , chez Gourville avec madame de Langeron , madame de la Fayette , madame de Coulanges , Corbinelli , l'abbé Têtu , Briole et mon fils ; votre santé y fut célébrée , et un jour pris pour vous y donner à diuer. Adieu, ma très-chère et très-aimable ; je ne puis vous dire à quel point je vous souhaite. Je m'en vais encore adresser cette lettre à Lyon. J'ai envoyé le^ deux premières au chamarier ; il me semble que vous y devez être , ou jamais. Je reçois dans ce moment votre lettre du 28 , elle me ravit. Ne craignez point , ma bonne , que ma joie se refroidisse. Je ne suis occupée que de cette joie sensible de vous voir , et de vous recevoir , et de vous embrasser avec des sentiments et des manières d'aimer qui sont d'une étoffe au-desssus du commun, et même de ce que l'on estime le plus ^.
' M. le Tellier, frère de M. de Louvois.
^ Madame de Grif^nan arriva à Pari» peu de jours après , et y resta jusqu'à
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