DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M'"*^ DE GRIGNAN
A Paris , lundi 26 août 1675.
Je revins samedi matin de Livry ; j'allai l'après-dîner chez madame de Lavardin, qui vous a écrit un billet en vous envoyant une relation : cette marquise vous aime beaucoup, et vous lui répondrez sans doute, comme vous savez si bien faire ; elle s'en va de son côté , et d'Harouïs et moi du nôtre : les vacances de la cliicane font partir bien des gens. La cour est partie ce matin pour Fontainebleau; ce mot-là me fait encore trembler ; mais enfin on y va pour se divertir : Dieu veuille que nous ne soyons poiut assommés pendant ce temps-là ! Le siège de Trêves se pousse vivement : s'il y a quelque balle qui ait reçu la commission de tuer le maréchal de Créqui , elle n'aura pas de peine à le trouver , car ou dit qu'il s'expose comme un désespéré.
M. le Prince est à l'armée d'Allemagne; il a dit à un homme qui l'a vu depuis peu : « Je voudrais bien avoir causé seulement « deux heures avec l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite « de ses desseins, pour entrer dans ses vues , et me mettre au fait « des connaissances qu'il avait de ce pays, et des manières de pein- « dre du IMontecucuUi. » Et quand cet homme-là lui dit : « xMonsei- « gneur , vous vous portez bien , Dieu vous conserve , pour l'amour
« de vous et de la France ! » M >le Prince ne répondit qu'en haussant les épaules.
Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vouloir assiéger le Quesnoy , et que si cela est , ils sont à la veille d'une action. M. de Luxembourg a bien envie de faire parler de lui; il est bien heureux, car il a bien entretenu l'ombre de M. le Prince : enfin on tremble de tous côtés. J'ai demandé à M. de Louvois le régiment de Sanzei à pur et à plein , avec la permission de vendre le guidon , bien entendu que le pauvre Sanzei serait mort , dont on n'a encore aucune nouvelle. Le vicomte de Marsilly est mon résident auprès du ministre, et s'est chargé de m'apprendre la réponse ; je voudrais qu'elle fut apportée par M. de Sanzei. Vous croyez bien que si madame de Sanzei y pouvait avoir la moindre prétention , je ne l'aurais pas barrée, moi qui respecte Saint-Hérem pour le régiment Royal ; mais le roi , qui avait donné ce petit régiment à Sanzei, le donnera à quelque autre. Pour celui de Picardie, il n'y faut pas penser , à moins que de vouloir être abîmé dans deux ans; mais c'est mal dit abimé, c'est déshonoré ; car comme il n'est plus permis de se ruiner ni d'emprunter, comme autrefois, on demeure tout court, avec infamie. Ce second Chénoise , neveu de Saint-Hérem , est ressuscité depuis deux jours ; il était prisonnier des Allemands ; c'est là où nous devrions trouver M. de Sanzei. Pour le pauvre petit Froulai, il a fallu remuer et retourner , et regarder quinze cents hommes morts en un endroit du combat, pour trouver ce pauvre garçon, qu'on a enfin reconnu , percé de dix ou douze coups : sa pauvre mère demande sa charge de grand maréchal des logis [de la maison du roi), qu'elle a achetée : elle crie et pleure , et ne parle qu'à genoux : on lui répond qu'on verra ; et vingt-deux ou vingt-trois personnes demandent cette charge. Pour dire le vrai, on reconnaît tous les jours que jamais une défaite n'a été si remplie de désordre et de confusion , que celle du maréchal de Créqui. Je vis samedi la maréchale chez iM. de Pomponne , elle n'est pas reconnaissable ; les yeux ne lui sèchent pas.
Ne croyez pas , ma fille , que la mort de M. de Turenne ait passe ici aussi vite que les autres nouvelles ; on en parle et on le pleure encore tous les jours :
Toulon fait souM'nir , cl rien ne lui ressemble. 0)1 peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux , comme vous dîtes ,
qui n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte ! La déroute qui est arrivée depuis a bien renouvelé les éloges du héros. Vous m'avez fait grand plaisir d'avoir frissonné de ce qu'a dit Saint- Ililaire ; il n'est pas mort , il vivra avec son bras gauche , et jouira de la beauté et de la fermeté de son âme. Je crois que vous aurez été bien étonnée de voir une petite défaite de notre côté ; vous n'en avez jamais vu depuis que vous êtes au monde. Il n'y a que le coadjuteur qui en ait profité , en donnant un air si nouveau et si spirituel à sa harangue, que cet endroit en a fait tout le prix, au moins pour les courtisans ; car toutes les bonnes têtes l'ont loué depuis le commencement jusqu'à la fin. Je dînai samedi avec le coadjuteur et le bel abbé : je suis ravie quand je vois quelque Grignan.
138. — DE M'"^ DE SÉ VIGNE A M™^ DE GRIGNAN. A Paris, mercredi 28 août 1675.
Si l'on pouvait écrire tous les jours , je m'en accommoderais fort bien; je trouve même quelquefois le moyen de le faire., quoique mes lettres ne partent pas , mais le plaisir d'écrire est uniquement pour vous ; car , à tout le reste du monde , on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le doit. Vraiment, ma fille , je m'en vais bien encore vous parler de M. de Turenne. Madame d'Elbeuf ^ , qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux , pour parler de leur affliction : madame de la Fayette y vint : nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu ; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros , dont tout le train était arrivé à onze heures : tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant ce portrait ; c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur ; ils ne pouvaient prononcer une parole ; ses valets de chambre , ses laquais , ses pages , ses trompettes, tout était fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier (jui fut en état de parler répondit à nos tristes questions : nous nous fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cacho tant il avait donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la ba taille.
' tliaiiLcIli de la Tour, sœur du cardinal de Bouillon .
11 monta à cheval le samedi à deux heures , après avoir mangé et comme il avait bien des gens avec lui , il les laissa tous à trent pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf « Mon neveu , demeurez là ; vous ne faites que tourner autour d «< moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton, qui se trouv près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur , venez par ici ; o « tire du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il^ vous avez rai 't son; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera 1 « mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval , qu'il aper eut Saint-IIilaire , le chapeau à la main, qui lui dit : « Mon « sieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire place « là. M M. de ïurenne revint; et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporta L bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours , ne le voit point tomber; b cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il n'était poini encore tombé; mais il était penché le nez sur l'arçon : dans ce moment , le cheval s'arrête ; le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois deux grands yeux et la bouche , et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps , qui ne voulait pas le quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges , M. de Roye et beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur ; mais il fallut se faire violence , et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts ; ils ne battaient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés : mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que l'on en .soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Pvoye tout blessé s'y fit porter ; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier {de Griqnan) était bien abîmé ele douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a été encore une autre désolation; et partout où il a passé on n'entendait que des
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daiiieurs : mais a Langres ils se sout surpassés; ils allèrent au-iicvaut de lui eu liabits de deuil au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie ; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense , qui monta à cinq mille francs , parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville , et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire? Il arrive à Saint-Denis . ce soir ou demain; tous ses gens Tallaient reprendre à deux lieues d'ici ; il sera dans une chapelle en dépôt, ou lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de >'otre-Dame , qui sera solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme vous pouvez penser , et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été ici : je l'assurai fort de votre douleur ; il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria de vous dire mille amitiés , et la bonne d'Elbeuf , qui perd tout , aussi bien que son lils. Voilà une belle chose de m'étre embarquée à vous conter ce que vous saviez déjà ; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous faire voir que voilà comme on oublie M. de Tureune en ce pays-ci.
jNI. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frères ' à faire un effort pour lui dans cette occasion , afin de soutenir sa fortune, au moins le reste de cette année ; et qu'il les trouva tous deux fort disposés à faire des choses extraordinaires. Ce bon la Garde est à Fontainebleau, d'où il doit revenir dans trois jours pour partir enfin, car il en meurt d'envie, à ce qu'il dit; mais les courtisans ont bien de la glu autour d'eux. Vraiment l'état de madame de Sanzei est déplorable ; nous ne savons rien de son mari ; il n'est ni vivant , ni mort , ni blessé , ni prisonnier ; ses gens n'écrivent point. M. de la Trousse, après avoir mandé le jour de l'affaire qu'on venait de lui dire qu'il avait été tué , n'en a plus écrit un mot ni à la pauvTe Sanzei , ni à Coulanges ». Nous ne savons donc que mander à cette femme désolée ; il est cruel de la laisser dans cet état : pour moi, je suis très-persuadée que son mari est mort; la
' M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abbé de Grignan.
» Madame de Sanzei élail sœur de M. de Coulauges, et M. de lu Trousse elail leur cousin germain.
poussière mêlée avec son sang l'aura défiguré; on ne l'aura pas reconnu , on l'aura dépouillé ; peut-être qu'il aura été tué loin des autres, par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré au coin de quelque haie : je trouve plus d'apparence à cette triste destinée qu'à croire qu'il soit prisonnier , et qu'on n'entende pas parler de lui.
Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire, que je ne puis m'y opposer ; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter de sa bonne volonté; c'est une course de deux mois, car le bon abbé ne se porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver ; il m'en parle d'un air sincère, dont je fais vœu d'être toujours la dupe ; tant pis pour ceux qui me trom peut. Je comprends que l'ennui serait grand pendant l'hiver ; les longues soirées peuvent être comparées aux longues marches pour être fastidieuses. Je ne m'ennuyais point cet hiver que je vous avais ; vous pouviez fort bien vous ennuyer , vous quiètes jeune ; mais vous souvient-il de nos lectures? Il est vrai qu'en retranchant tout ce qui était autour de cette petite table, et le livr^e même , il ne serait pas impossible de ne savoir que devenir.; la Providence en ordonnera. Je retiens toujours ce que vous m'avez mandé ; on se tire de l'ennui comme des mauvais chemins ; on ne voit personne demeurer au miUeu d'un mois , pour n'avoir pas le courage de l'achever ; c'est comme de mourir, vous ne voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle. Il y a des choses dans vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier. Avez-vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes.^ Je le souhaite; vous aurez bien raisonné , et si vous parlez sans cesse des affaires présentes et de M. de Tureune, et que vous ne pussiez comprendre ce que tout ceci deviendra; en vérité , vous êtes comme nous , et ce n'est point du tout que vous soyez eu province. M. de Barillon soupa hier ici : ou ne parla que de jM. de Turenne ; il en est véritablement très aflligé. Il nous contait la solidité de ses vertus, combien il était vrai^ combien il aimait la vertu pour elle-même , combien par elle seule il se trouvait récompensé ; et puis finit par dire qu'on ne pouvait pas l'aimer, ni être touché de son mérite, sans en être plus honnête homme. Sa société communiquait une horreur pour la fripounerie et pour la duplicité , qui mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes : dans ce nombre on distingua fort le chevalier comme un de ceux que ce grand homme aimait et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donne-
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roDt pas un pareil : je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en celui-ci , au moins les gens que je vois : je crois que c'est se vanter d'être en bonne compagnie. Je viens de regarder mes dates ; il est certain que je vous ai écrit le vendredi 16 ; je vous avais écrit le mercredi 14 , et le lundi 12. Il faut que Pacolet ou la bénédiction de Montélimart ail porté très-diaboliquement cette lettre; examinez ce prodige. Mais disons encore un mot de M. de Turenne : voici ce qui me fut conté hier. Vous connaissez bien Pertuis s et son adoration et son attachement pour M. de Turenne; dès qu'il eut appris sa mort , il écrivit au roi , et lui manda : « Sire, « j'ai perdu M. de Turenne ; je sens que mon esprit n'est point ca- « pable de soutenir ce malheur : ainsi , n'étant plus en état de ser- « vir Votre Majesté , je lui demande la permission de me démettre « du gouvernement de Courtrai. » Le cardinal de Bouillon empêcha qu'on ne rendît cette lettre; mais , craignant qu'il ne vînt luimême, il dit au roi l'effet du désespoir de Pertuis. Le roi entra fort bien dans cette douleur , et dit au cardinal de Bouillon qu'il en estimait davantage Pertuis , et qu'il ne voulait pas que Pertuis songeât à se retirer, le croyant trop honnête homme pour ne pas toujours faire son devoir , en quelque état qu'il pût être. Voilà comme sont ceux qui regrettent ce héros. Au reste, il avait quarante mille livres de rente de partage ; et M. Boucherat a trouvé que , toutes ses dettes et ses legs payés , il ne lui restait que dix mille livres de rente ; c'est deux cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de service. Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse 1 mille fois avec une tendresse qui ne peut se représenter. ^^