‹ Lettres (volume 2)Chapitre 116 sur 264 · DE M°»^ DE SÉVIGNÉ A M""^ DE GBIGNAN · texte numérisé non relu

DE M°»^ DE SÉVIGNÉ A M""^ DE GBIGNAN

A Paris , vendredi 6 septembre 1G75.

Je VOUS regrette , ma chère enfant ; et cette rage de m' éloigner encore de vous , et de voir pour quelques jours notre commerce dégingandé, me donne une véritable tristesse. Pour achever l'agrément de mon voyage , Hélène ne vient pas avec moi ; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf; j'ai Marie qui jette sa gourme , comme vous savez; mais ne soyez point eu peine de moi, je m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à ma mode , et d'être un peu dans la solitude ; j'aimerai à connaître la docilité de mon esprit,

» il avait Ole capitaine des gardes de M. de TureDoe.

et je suivrai les exemples de courage et de raison que vous n donnez. Madame de Coulauges ne fait-elle pas aussi des mcrvei les de s'ennuyer à Lyon ? Ce serait une belle chose que je ne sus; vivre qu'avec les gens qui me sont agréables : je me souviendrai ( vos sermons; je m'amuserai à payer mes dettes et à manger mi provisions : je penserai beaucoup à vous, ma très-belle; je lira je marcherai , j'écrirai , je recevrai de vos lettres ; hélas ! la vie i se passe que trop : elle s'use partout. Je porte une infinité de n mèdes bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en pas un qui n'ait son patron , et qui ne soit la médecine de mes vo sins : j'espère que cette boutique me sera fort inutile , car je n porte extrêmement bi«i.

Je fus avant-hier toute seule à I jvry , me promener délicieusi ment avec la lune ; il n'y avait aucun serein ; j'y fus depuis six hei res du soir jusqu'à minuit , et je me suis fort bien trouvée de cet petite équipée ; je devais bien cette honnêteté à la belle Diane et l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à ChantUly entré; bonne compagnie ; mais je ne me suis pas trouvée assez libre poi faire un si délicieux voyage; ce sera pour le printemps qui vien J'ai été tantôt chez Mignard, pour voir le portrait de Louvigny il est parlant ; mais je n'ai pas vu Mignard ; il peignait madame ( Foutevrault , que j'ai regardée parle trou de la porte ; je ne l'ai p; trouvée jolie : l'abbé Têtu était auprès d'elle, dans un charmai badinage ; les Yillars étaient à ce trou avec moi : nous étions pla santés.

M . ie Prince , qui a fait lever le siège d'Haguenau , est un pe étonné d'être sur la défensive , et de se reculer et se retrancher vei Schelestadt : la goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas se chagrin. Pour moi, j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me sen ble que je vais avoir la tête dans un sac pendant dix ou douze joun et vous jugez bien que , sans de bonnes raisons , je ne quittera pas Paris dans ce temps de nouvelles. Saint-Thou avait songé, veille qu'il a été tué , qu'il avait eu un démêlé avec le prince d'C range , et qu'il lui avait dit de si bonnes injures , que ce prin( l'avait fait maltraiter par ses gardes : il conta ce songe , et ce f i par ses gardes qu'il fut tué follement; car il ne voulut jamais c quartier, quoiqu'il fût seul contre deux cents : c'est une belle poi sée ; tout le monde se moque de lui , quoique Voiture nous ait ay pris que c'est fort mal fait de se moquer des trépassés. La pauvi Sanzei est tiraillée par de ridicules espérances que son mari u'eî

point mort , et veut attendre la fin du siège de Trêves pour prendre son deuil. Adieu, nm très-aimable, je ne puis vous dire combien" je suis à vous; quoique je dise un peu plus que vous ce que je sens, mes démonstrations n'égalent pas mes sentiments.

140. — DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN. A Paris, lundi 9 septembre 1675.

Adieu , ma très-chère , je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris pour quelque temps , avec la douleur de ne recevoir plus si règlement vos lettres, ni celles de mou fils, dont l'armée n'est point tant composée de pâtissiers, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je pense au prince d'Orange , mais à M. de Luxembourg, qui est dans l'armée de mon fils, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas ! vous souvient-il de notre folie, que M. de Turenne était dans V armée de votre frère? Enfin, voilà tous mes commerces dérangés : je n'espère pas même que je puisse encore être bonne à votre divertissement : tout le fagotage de bagatelles que je vous mandais va être réduit à rien ; et si vous ne m'aimiez , vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je m'en vais donc, ma très-chère, avec le bon abbé et 3/«7-/e; j'ai deux hommes à cheval et six chevaux : je m'en vais par Orléans et par Nantes : je vous écrirai par les chemins ; c'est une de mes tendresses , comme dit Monceaux.

.Te n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville ; je ne sais pas comme sont les aidres ; mais , pour celui que nous connaissons, je croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit les d'Hacqueville^. Je lui ai recommandé une affaire du sénéclial de Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai d'Hacqueville d'y entrer ; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a disputé contre Parère ^ qui était contraire ; il Ta rapportée devant INI. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal ; enfin il n'y a qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son affaire , qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel ami; il a raison : servez- vous-en donc , sans crainte de le fatiguer ; et du gros abbé {de Pontcarré), si vous avez quelque lettre

• On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se luuUipliait pour le service de ses amis, î Premier commis de M. de Pomponne.

de change à envoyer ; car il faut connaître les talents. Vous n manquerez pas de nouvelles; la bonne Troche vous mandera le grandes ; mais, comme vous dites, tout va bien; il n'y aura qu douceur et agrément dans le reste de cette année : comprenez ui peu ce que c'est que ce grand prince de Condé , qui se retire , qu se retranche, et qui envisage le mois d'octobre et la goutte. M. d Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât au siège de Trêves , et di sait : « Vous y périrez , messieurs; songez qu'il y a quatre mill « hommes dans Trêves , et un maréchal de France en colère. » Ei effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée tous le deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire : mais enflu mes belles , rien n'est imprenable , il faudra se rendre. La maréchal ( de Créqui ) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trêves ; je n le crois point du tout : ce serait une belle chose si, pendant que s femme le pleure d'un côté , et refuse l'espérance de le trouver dan cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué !

Je dis hier adieu à M. de la Garde ; s'il vous embrasse, laissez le faire, c'est pour moi : je l'aime beaucoup; profitez bien de soi bon esprit. Je vous exhorte , ma chère enfant , à conserver votr santé, si vous m'aimez. J'entends que vous me dites la mêmi chose , et je vous assure que je le ferai dans la vue de vous plaire ne vous amusez point à vous inquiéter en l'air , cela n'est point di votre bon esprit; conservez bien votre courage, et m'en envoyé: un peu dans vos lettres : c'est une bonne provision dans cette vie parlez-moi beaucoup de vous : tous les détails sont admirables quand l'amitié est à un certain point.

Écrivez à notre cher cardinal : savez-vous bien que vous n'ave; pas pensé droit sur la cassolette , et qu'il a été piqué de la hauteu dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié? Assu rément , vous avez outré les beaux sentiments ; ce n'est pas là , m; fille , où vous devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie vous ne trouverez personne de votre sentiment, et vous devez voui défier de vous, quand vous êtes seule de votre avis.

Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats ' ; i me pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour h porter chez madame de Fontevrault; je le refusai rabutliiement . et lui dis que je l'avais refusé à INlAnEMOiSELLE : et en même temps je le portai moi-même dans une petite chambre , où il fui

• C'esl le bel abbé de Grignan.

placé, et reçu avec tendresse et envie de nie plaire : je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop bien ce que c'est pour moi que celte charmante peinture; et si on vient le demander ici, on dira que je l'ai emporté : M. de Coulanges vous apprendra où il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour ; il lui parlait, et croyait que vous deviez répondre , et qu'il y avait dé la gloire ' à votre fait : votre absence a augmenté la ressemblance; et ce n'est pas ce qui nVa le moins coûté à quitter.

Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis , sa fille aînée, âgée de trente-neuf ans ; je la vois d'ici. Que voulez-vous dire, que vous ne narrez point bien ? Il n'y a chose au monde si plaisamment contée , et personne n'écrit si agréablement ; mais il faut pleurer d'être dans un pays oij l'on porte le deuil si burîesquement. Je vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie : c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien réjouie : M. de Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit eu perfection. Il me semble que je n'ai plus rien à dire : qiCon me mène aux Rochers Je ne veux plus écrire ; allons, Cabbé, c'est fail » -.je vais partir, belle comtesse; adieu donc ma très-chère comtesse :

Je vais partir, belle Hermione\ Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne , Malgré le péril qui m'attend.

C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la Saône.

On fait présentement à Notre-Dame le service de INI. de Turenne en grande pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le proposer ; mais je me contente de celui de Saint- Denis , je n'en ai jamais vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus.^ Ah! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis ! rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne ] âme : on la voit en toute chose comme au travers d'un cœur dej cristal : ou ne se cache point; vous n'avez point vu de dupes là-

' Gloire est pris ici pour orgueil.

* Parodie de ces vers de Corneille dans Polyeucle, acte IV, scène iv

Ou'on me miJrTC à la mort, je n'ai plus rien ù dire.

Allons , gardes , c'est fait, i Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'oçéra de Oainauil.

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dessus : on n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps ; il fai être , si Ton veut paraître : le monde n'a point de longues inju! tices ; vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts. Adiei ma chère enfant , je vous embrasse de tout mon cœur.

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