‹ Lettres (volume 2)Chapitre 117 sur 264 · DEM™^DE SÉVIGNÉ AM^^DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DEM™^DE SÉVIGNÉ AM^^DE GRIGNAN

Mardi I7 septembre 1675.

Voici une bizarre date. Je suis dans un bateau, dans le courati de l'eau, fort loin de 7non château : je pense même que je puJ achever , ah! quelle folie ! car les eaux sont si basses , et je suis s souvent engravée, que je regrette mon équipage qui ne s'arrête poic et qui va son train. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule; ] faut un petit comte des Chapelles et une mademoiselle de Sévigné Mais enfin c'est une folie de s'embarquer quand on est à Orléans et peut-être même à Paris ; c'est pour dire une gentillesse : il es vrai cependant qu'on se croit obligé de prendre des bateliers à Or léans, comme à Chartres d'acheter des chapelets.

Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effîat dans sa bell maison : je vous écrivis de Tours ; je vins à Saumur, où nous vîrae \Vineuil; nous repleurames M. de Turenne; il en a été vivemen touché; vous le plaindrez, quand vous saurez qu'il est dans uni ville où personne n a vu le héros. Vineuil est bien vieilli, bien tous sant, bien crachant et dévot, mais toujours de l'esprit; il vou! fait mille et mille compliments. Il y a trente lieues de Saumur i Nantes; nous avons résolu de les faire en deux jours , et d'arrivei aujourd'hui à Nantes : dans ce dessein , nous allâmes hier deu: heures de nuit ; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à dcu^ cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien , et nous arrivâmes à minuit dans un tuguric plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le représenter nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche , sur quoi nous avons tous couché sans nouî déshabiller ; j'aurais bien ri, sans l'abbé, que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarques à la pointe du jour , et nous étions si parfaitement bien établis dans notre gravier , que nous avons été près d'une heure avaut que de reprendre le fil de notre discours : nous voulons , contre vent et marée, arriver à Nantes ; nous ramons tous. J'y trouverai de vos lettres , ma fille ; mais j'ai si bonne opinion de votre amitié ,

que je suis persuadée que vous serez bien aise de savoir des nouvelles de mon voyage ; et, comme ou m'a dit que la poste va passer à Iugrande,je vais y laisser cette lettre chemin faisant. Je me porte très-bien , il ne me faudrait qu'un peu de causerie. Je vous écrirai de Nantes, comme vous pouvez penser. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles , et de l'armée de M. de Luxembourg ; cela me tient fort au cœur ; il y a neuf jours que j'ai ma tête dans ce sac. L'histoire des Croisades est très-belle, surtout pour ceux qui ont lu le Tasse , et qui revoient leurs vieux amis en prose et en histoire ; mais je suis servante du style du jésuite. La vie d'Origène est divine. Adieu, ma très-chère, très-aimable , et très-parfaitement aimée ; vous êtes ma chère enfant.

Page 1