DE U'^^ DE SÉVIGNÉ A TA^^ DE GHIGNAN
Aax Rochers, dimanche 22 mars 1676.
Je me porte très-bien ; mais pour mes mains , il n'y a ni rime ni raison : je me sers donc de la petite personne pour la dernière fois : c'est la plus aimable enfant du monde ; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle : elle me lit-très bien ce que je veux ; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Griguan ; enCn , je vous prie de l'aimer sur ma parole.
La petite j^ersonne.
Je serais trop heureuse , madame, si cela était : je crois que vous enviez bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame votre mère. Elle a voulu quej'aieécrittoutlebien de moi que vous voyez; j'en suis assez honteuse , et très-affligée en même temps de sou départ.
Madame de Sévîgné continue.
La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la guérison que quand il fera chaud , vous ne devez pas perdre encore l'idée que vous avez de moi : mon visage n'est point changé; mon esprit et mon humeur ne le sont guère ; je suis maigre , et j'en suis bien aise ; je marche , et je prends l'air avec plaisir ; et si l'on me veille encore , c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit ; mais je ne laisse pas de doruiir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité, et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille , il faut souffrir ce qu'il plaît à Dieu , et trouver encore que je suis bien heureuse d'en être sortie ; car vous savez quelle bête c'est
1)K MADAME DE SEMGNE. 335
(|u'un rluiniatisine? Quand à la question que vous me faites , je ^ous dirai le vers de INIédée :
C'est ainsi quVn partant je vous fais mes adieux.
Je suis persuadée qu'ils sont faits ; et l'on dit que je vais reprendre le fil de ma belle sauté ; je le souhaite pour l'amour de vous , ma très-chère , puisque vous l'aimez tant ; je ne serai pas trop fâchée aussi de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est venue me voir aujourd'hui : elle m'a demandé si j'avais eu de vos nouvelles : j'aurais bien voulu lui présenter une réponse de votre part; l'oisiveté de la campagne rend attentive à ces sortes de choses ; j'ai rougi de ma pensée , elle en a rougi aussi : je voudrais qu'à cause de l'amitié que vous avez pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette dette. La princesse s'en va mercredi , à cause de la mort de M. de Valois : et moi , je pars mardi pour coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi , n'en soyez point en peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai deux jours. Je commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà assez bien instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine , et de songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres , deviez-vous faire mal à vos petits yeux , à force d'écrire ? La maladie de IMontgobert en est cause, je lui souhaite une bonne santé , et je sens le chagrin que vous devez avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit enfant se porte bien : Villebrune dit qu'il vivra fort bien à liuitmois, c'est-à-dire huit lunes passées.
Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps : nous avons le temps de Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau , comme vous croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de cette belle saison , dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois d'avril et de mai , de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à Paris. Au reste, si vous m'aviez vue l'aire la malade et la délicate dans ma robe de chambre, dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se coiffait en toupet, qui mettait son buse entre sa chair et sa chemise , et qui ne s'asseyait que sur la pointe des sièges pliants : voilà sur quoi je suis changée. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévignc. est mort'. Madame de la Fayette commence présentement à liè- ' Renaud de Sévigné, mort à Porl-Roval le if. mars tf.TC
riterdesa mère'. M. du Plessis-Guénégaud est mort aussi ; vou savez ce qu'il vous faut faire a sa femme.
Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte ; et sur ce) il ne m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style là clie ; mais soyez plus généreuse , ma fille , et continuez à me cou soler de vos aimables lettres. Je vous prie de compter les lune pendant votre grossesse , si vous êtes accouchée un jour seulemen sur la neuvième , le petit vivra ; sinon n'attendez point un prodige Je pars mardi, les chemins sont comme en été , mais nous avon; une bise qui tue mes mains : il me faut du chaud , les sueurs n font rien ; je me porte très-bien du reste ; et c'est une chose plai santé de voir une femme avec un très-bon visage , que l'on fai manger comme un enfant : on s'accoutume aux incommodités Adieu , ma très-chère , continuez de m'aimer ; je ne vous dis poin de quelle manière vous possédez mon cœur, ni par combien d liens je suis attachée à vous. J'ai senti notre séparation pendan mon mal; je pensais souvent que ce m'eût été une grande conso lation de vous avoir. J'ai donné ordre pour trouver de vos lettre à Malicorne. J'embrasse le comte , je le prie de m'embrasser. J suis entièrement à vous , et le bon abbé aussi , qui compte et cal cule depuis le matin jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cctt province a été dégraissée.