DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M'"*" DE GRIGNAN
A Paris, mercredis avril I67G.
Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce qu je voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience. J me porte très-bien ; le changement d'air me fait des miracles mais mes mains ne veulent point encore prendre part à cette gué rison. J'ai vu tous nos amis et amies. Je garde ma chambre , et j suivrai vos conseils ; je mettrai désormais ma santé et mes prome nades devant toutes choses. Le chevalier (rfe Grignan) caus fort bien avec moi jusqu'à onze heures ; c'est un aimable garçon. Yz obtenu de sa modestie de me parler de sa campagne, et nou avons repleuré M. de Turenne. Le maréchal de Lorges n'est-i point trop heureux ? Les dignités, les grands biens et une très-joli femme. On l'a élevée comme devant être un jour une grande dame
' La mère de madame de la Fayette sVtait remariée en secondes noces Reii.mld. chevalier de .S»?vipné.
DE ^lADAME DE SÉVIGNÉ. 337
T.a fortune est jolie; mais je ne lui pardonne point les rudesses qu'elle a [>our nous tous.
M. de Corbinelli.
J'arrive , madame , et je veux soulager cette main tremblotante-, elle reprendra la plume quand il lui plaira : elle veut vous dire une folie de M. d'Armagnac. 11 était question de la dispute des princes et des ducs pour la Cène; voici comme le roi l'a réglé ; immédiatement après les princes du sang , ÎNI. de Vermandois a passé, et puis toutes les dames , et puis M. de Vendôme et quelques ducs; les autres ducs et les princes lorrains ayant eu la permission de s'en dispenser. Là-dessus, M. d'Armagnac ayant voulu reparler au roi sur cette disposition , le roi lui fit comprendre qu'il le voulait ainsi. M. d'Armagnac lui dit : Sire, le charbonnier est maître à sa maison. On a trouvé cela fort plaisant ; nous le trouvons aussi , et vous le trouverez comme nous.
Madame de Sévigné.
Je n'aiiiie point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils font les entendus ; je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises; la petite fille m'était bien meilleure. J'ai toujours dessein d'aller à Bourbon ; j'admire le plaisir qu'on prend à m'en détourner, sans savoir pourquoi , malgré l'avis de tous les médecins.
Je cousais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que vous viendrez m'y voir : je ne vous dis point si je le désire , ni combien je regrette ma vie ; je me plains douloureusement de la passer sans vous. Il semble qu'on en ait une autre, où l'on réserve de se voir et de jouir de sa tendresse ; et cependant c'est notre tout que notre présent, et nous le dissipons; et l'on trouve la mort : je suis touchée de cette pensée. Vous jugez bien que je ne désire donc que d'être avec vous; cependant nous trouvâmes qu'il fallait vous mander que vous prissiez un peu vos mesures chez vous. Si la dépense de ce voyage empêchait celui de cet hiver, je ne le voudrais pas, et j'aimerais mieux vous voir plus longtemps; car je n'espère point d'aller à Grignan , quelque envie que j'en aie : le bon abbé n'y veut point aller, il a mille affaires ici, et craint le climat. Or, je n'ai pas trouvé, dans mon traité de l'ingratitude, qu'il me fut permis de le quitter dans l'à^e où il est; et comme je ne puis douter que cette séparation ne lui arrach.it le cœur pt r.'.me. mes remords ne me donneraient aucun repos, s'il
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inouraitdans cette absence :ce serait donc pour trois semaines que nous nous ôterions le moyen de nous voir plus longtemps. Démêlez cela dans votre esprit, et suivant vos desseins, et suivant vos affaires; mais songez qu'en quelque temps que ce soit, vous devez à mon amitié, et à Tétat où j'ai été, la sensible consolation de vous voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi de Bourbon , cela serait admirable ; nous passerions notre automne ici ou à Livry ; et cet lîiver, M. deGrignan viendrait nous voir et vous reprendre. Voilà qui serait le plus aisé, le plus naturel, et le plus désirable pour moi ; car enûn, vous devez me donner un peu de votre temps pour l'agrément et le soutien de ma vie. Rangez tout cela dans votre tête, ma chère enfant; il n'y a point de temps à perdre; je partirai pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui vient.
Vous voulez que je vous parle de ma santé , elle est très-bonne ,
hormis mes mains et mes genoux, où je sens quelques douleurs.
Je dors bien, je mange bien, mais avec retenue; on ne me veille
plus; j'appelle, on me donne ce que je demande, on me tourne, et
je m'endors. Je commence à manger de la main gauche; c'était
une chose ridicule de me voir imhoccar da i sergenti; et pour
écrire, vous voyez où j'en suis maintenant ^ On me dit mille
biens de Vichy, et je crois que je l'aimerai mieux que Bourbon , par
deux raisons : l'une, qu'on dit que madame de Montespan va à
Bourbon; et l'autre , que Vichy est plus près de vous; en sorte que,
si vous y veniez , vous auriez moins de peine , et que si le Bien
bon changeait d'avis, nous serions plus près de Griguau. Enfin,
ma très-chère , je reçois dans mon cœur la douce espérance de vous
voir ; c'est à vous à disposer de la manière , et surtout que ce ne
soit pas pour quinze jours, carce serait trop de peineet trop de regret
pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune ; il ne m'?
pourtant rien conseillé que l'on ne me conseille ici. Je m'en vaii
l'aire suer mes mains ; et pour l'équinoxe, si vous saviez l'émotior
qui arrive quand ce grand mouvement se fait , vous reviendriez d<
vos erreurs. Le frater s'en ira bientôt à sa brigade , et de là ;
matines ». Il y a six jours que je suis dans ma chambre à fair(
l'entendue, à me reposer. Je reçois tout le monde ; il m'est vem
des Soubise, des Sully, à cause de vous. On ne parle point du tou
' Madame de Sévigné commençait à reprendre son écriture ordinaire, mai d'une main encore mal assurée.
' M. de Sévigné s'arrêtait volontiers, en allant et en revenant, chez, uneabbess
de sa connaissance.
d'envoyer M. de Vendôme en Provence. Il dit au roi, li y a huit jours : « Sire, j'espère qu'après la campagne ^■otre ISIajesté me " permettra d'aller dans le gouvernement qu'elle m'a fait l'honneur :; de me donner. Monsieur, lui dit le roi, quand vous saurez bien « gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin des miennes. » Kt cela finit tout court. Adieu , ma très-chère enfant ; je reprends dix fois la plume ; ne craignez point que je me fasse mal à la main.
1.57. — DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M'"<^ DE GBIGNAN. A Paris, vendredi lo avril I07G.
Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous voir pour quinze jours : si vous venez à Vichy ou à Bourbon , il faut que ce soit pour venir ici avec moi ; nous y passerons le reste de l'été et l'automne; vous me gouvernerez, vous me consolerez ; et !\I. de Grignan vous viendra voir cet hiver, et fera de vousà son tourtout ce qu'il trouvera à propos. Voilà comme on fait une visite à une mère que l'on aime, voilà le temps que l'on lui donne, voilà comme ou la console d'avoir été bien malade , et d'avoir encore mille incommodités, et d'avoir perdu la jolie chimère de se croire immortelle * : elle commence présentement à se douter de quelque chose , et se trouve humiliée jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un jour passer dans la barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce. Enfin , au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez une si grande envie de faire , je vous propose et vous demande celui-ci.
iMon fils s'en va , j'en suis triste , et je sens cette séparation. On ne voit à Paris que des équipages qui partent : les cris sur la disette d'argent sont encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera personne, non plus que les années passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a épargné un serrement decœur,car je l'aime sincèrement. Vous voyez que mon écriture prend sa forme ordinaire : toute la guérison de ma main se renferme dans l'écriture ; elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste d'ici à quelque temps. Je ne puis rien porter; une cuiller me paraît la machine du monde , et je suis encore assujettie à toutes les dépendances les plus fâcheuses et les plus humiliantes que vous [Miissiez vous imaginer ; mais je ne me plains de rien , puisque je vous écris. La duchesse de Sault me vient voir comme une de mes
' C'était la première maladie de madame de Sévimié.
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anciennes amies ; je lui plais : elle vint la seconde fois avec madame de Brissac ; quel contraste ! il faudrait des volumes pour vous conter les propos de cette dernière : madame de Sault vous plairait et vous plaira. Je garde ma chambre très-fidèlement , et j'ai remis mes Pâques à dimanche , afin d'avoir dix jours entiers à me reposer. Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa petite maladie : je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles. On y envoya ceux qui me cherchaient; ce fut des Sclîomberg , des Senneterre , des Cœuvre , et mademoiselle de INIéri, que je n'avais point encore vue. Elle est, à ce qu'on dit, très-bien logée ; j'ai fort envie de la voir dans son château. Ma main veut se reposer, je lui dois bien cette complaisance pour celle qu'elle a pour moi.
Monsieur de Sévigné.
Je vais partir de cette ville ; Je mVn vais mercredi tout droit à Charleville,
Malgré le cliagrin qui m'attend.
Je n'ai pas jugé à propos d'achever la parodie de ce couplet , parce que voilà toute mon histoire dite eu trois vers. Vous ne sauriez croire la joie quej*ai de voir ma mère en l'état où elle est ; je pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous la verrez à Bourbon , où je vous ordonne toujours de l'aller voir ; vous pourrez fort bien revenir ici avec elle , en attendant que M. de Grignan vous rapporte votre lustre , et vous fasse reparaître comme la gala ciel pueblo , la flor del abril. Si vous suivez mon avis , vous serez bien plus heureuse que moi; vous verrez ma mère, sans avoir le chagrin d'être obligée de la quitter dans deux ou trois jours : c'est un chagrin pour moi qui est accompagné de plusieurs autres que vous devinez sans peine. Enfin, me revoilà guidon, guidon éternel , guidon à barbe grise : ce qui me console , c'est qu'on a beau dire, toutes choses de ce monde prennent fin, et quïl n'y a pas d'apparence que celle-là seule soit exceptée de la loi générale. Adieu , ma belle petite sœur, souhaitez-moi un heureux voyage : je crains bien que l'âme intéressée de M. de Grignan ne vous en empêche ; cependant je compte comme si tous deux vous aviez quelque envie de me revoir.
De madame de Sévigné.
Adieu, ma chère bonne ; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse.
HE MADAME DE bEVlG^E. 34!
158. — DB M""= DE SÉVIGNÉ A M'"^ DE GRIGNAN. A Paris, mercredi I5 avril 1C76.
Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient de partir. Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand je ne le regretterais que comme mon voisin , j'en serais fâchée. Il m'a priée mille fois de vous embrasser, et de vous dire qu'il a oublié de vous parler de l'histoire de votre Protée, tantôt galérien , et tantôt capucin; elle l'a fort réjoui. Voilà Beaulieu ' , qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec Broglie et deux autres ; il n'a point voulu le quitter qu'il ne Cait vu peiidw, commemadame de... pour son mari. On croit que le siège de Cambrai va se faire : c'est un si étrange morceau , qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg^, il sera difficile que rien puisse réparer cette brèche, vederemo. Cependant l'on raisonne, et l'on fait des almanachs ^ que je finis par dire, l'étoile du roi sur tout. Enfin, le maréchal de Bellefouds a coupé le fil qui l'attachait encore ici ; Sanguin a sa charge ^ pour cinq cent cinquante mille livres, un brevet de retenue de trois cent cinquante mille. Voilà un grand établissement, et un cordon bleu assuré. M. de Pomponne m'est venu voir très-cordialement; toutes vos amies ont fait des merveilles. Je ne sors point , il fait un vent qui empêche laguérison de mes mains ; elles écrivent pourtant mieux , comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche. Voilà bien du gauche. Mon visage n'est quasi pas changé ; vous trouveriez fort aisément que vous avez vu ce chien de visage-là quelque part : c'est que je n'ai point été saignée , et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas des remèdes.
J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La maréchale d'Estrées veut quej'aille à Vichy : c'estun pays délicieux. Je vous ai mandé sur cela tout ce que j'ai pensé : ou venir ici avec moi , ou rien ; car quinze jours ne feraient que troubler mes maux , par la vue de la séparation ; ce serait une peine et une dépense ridicule. Vous savez comme mon cœur est pour vous, et si j'aime
' Valet de chambre de madame de Sévigné.
* Allusion au rôle de Martine, femme deSganan'llc, dans le Medtcin nvd- <jr€ (ni, acte III, scène ix.
•' Voy. la noie de la leUre du 9 mars IG72 ^
* De premier maître d'b6leldu roi.
à vous voir; cest à vous à prendre vos mesures. Je voudrais que vous eussiez déjà conclu le marché de votre terre , puisque cela vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il venait d'en faire un marquisat; je l'ai prié de vous faire ducs; il m'assura de sa diligence à dresser les lettres , et mêm.e de la joie qu'il en aurait : voilà déjà une assez grande avance. Je suis ravie de la santé des Plchons; le petit petit, c'est-à-dire, le gros gros est un enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et marée. Je ne puis oublier la petite » ; je crois que vous réglerez de la mettre à Sainte-Marie, selon les résolutions que vous prendrez pour cet été ; c'est cela qui décide. Vous me paraissez bien pleinement satisfaite des dévotions de la semaine sainte et du jubilé : vous avez été en retraite dans votre château. Pour moi , ma chère, je n'ai rien senti que par mes pensées , nul objet n'a frappé mes sens , et j'ai mangé de la viande jusqu'au vendredi saint : j'avais seulement la consolation d'être fort loin de toute occasion de pécher. J'ai dit à la Mousse votre souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-même de cet homme à qui vous trouvez de l'esprit. Adieu , ma chère enfant.