IGO. — DE M"'^ DE SÉVIGNÉ A M*"* DE GRIGNAN
A Paris, dimanche au soir lo raai 1676.
Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à soupei h madame de Coulanges , son mari, madame de la Troche , M. d( la Trousse, mademoiselle de Montgeron et Corbinelli , qui vien drout me dire adieu en mangeant une tourte de pigeons. La bonn< d'Escars part avec moi ; et comme le Bien bon a vu qu'il pouvai mettre ma santé entre ses mains , il a pris le parti d'épargner 1; fatigue de ce voyage , et de m' attendre ici , où il a mille affaires il m'y attendra avec impatience ; car je vous assure que cette se paration , quoique petite , lui coûte beaucoup , et je crains poui sa santé ; les serrements de cœur ne sont pas bons , quand on es vieux. Je ferai mon devoir pour le retour, puisque c'est la seul( occasion dans ma vie où je puisse lui témoigner mon amitié, ei lui sacrifiant jusqu'à la pensée seulement d'aller à Grignan. Voil; précisément l'un des cas où l'on fait céder ses plus tendres senti meuts à la reconnaissance.
Il vous reviendra cinq eu six cents pistoles de la succession d( notre oncle de Se vigne ' , que je voudrais que vous eussiez tou prêts pour cet hiver. Je ne comprends que trop les embarras qu( vous pouvez trouver par les dépenses que vous êtes obligés d( faire ; et je ne pousse rien sur le voyage de Paris , persuadée qu» vous m'aimez assez , et que vous souhaitez assez de me voir, pou y faire au monde tout ce que vous pourrez. Vous connaissez d'ail leurs tous mes sentiments sur votre sujet , et combien la vie me pa raît triste sans voir une personne que j'aime sr tendrement. G sera une chose fâcheuse si M. de Grignan est obligé de passer 1 et à Aix, et une grande dépense, de la manière dont on m'a parlé ne fût-ce qu'à cause du jeu , qui fait un article de la vôtre asse: considérable. J'admire la fortune; c'est le jeu qui soutient M. di la Trousse. Vous avez donc cru être obligée de vous faire saigner la petite main tremblante de votre chirurgien me fait trembler INI. le Prince disait une fois à un nouveau chirurgien : « Ne trem « blez-vous point de me saigner.^ Pardi, monseigneur, c'est à vou: -< de trembler ; » il disait vrai. Vous voilà donc bien revenue di café : madenioiselle de iNIéri l'a aussi chassé de chez elle assez hon teusement: après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune
' Voyez ci dessus la l<'Ur{> 'îii 22 mars \'<7i.i.
Je suis persuadée que ce qui échauffe est plus sujet à ces sortes de revers que ce qui rafraîchit : il en faut toujours revenir là; et aGn que vous le sachiez, toutes mes sérosités viennent si droit de la chaleur de mes entrailles , qu'après que Vichy les aura consumées , on va me rafraîchir , plus que jamais , par des eaux , par des fruits, et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce régime plutôt que de vous brûler , et conservez votre santé d'une manière que ce ne soit point par là que vous puissiez être empêchée de venir me voir. Je vous demande cette conduite pour l'amour de votre vie , et pour que rien ne traverse la satisfaction de la mienne.
Je vais me coucher, ma fille , voilà ma petite compagnie qui vient de partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint- Géran ont été ici ; j'ai tout embrassé pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce que vous lui mandez -.j'ai un mot à lui dire; cela ne se peut payer. Je pars demain à cinq heures; je vous écrirai de tous les lieux où je passerai. Je vous embrasse de tout mon cœur : je suis fâchée que l'on ait profané cette façon de parler ; sans cela , elle serait digne d'expliquer de quelle façon je vous aime.