‹ Lettres (volume 2)Chapitre 127 sur 264 · DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN

A Vichy, mardi 19 mai 1676.

Je commence aujourd'hui à vous écrire ; ma lettre partira quand elle pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. Madame de Brissac avec le chanoine » , madame de Saint-Hérem et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier : je crois que si on y regardait bien , on y trouverait encore des bergers del'Astrée. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé Dorât, Planci, et d'autres encore, suivaient dans un second carrosse , ou à cheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena souper chez elle ; je crois avoir déjà vu que le chanoine en a jusque-là de la duchesse : vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est venu prendre ce matin pour la messe , et pour dîner cliez lui. Madame de Brissac y est venue, on a joué : pour moi, je ne saurais me fatiguer à mêler des cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans les plus beaux eudroits du monde; et à sept heures la poule mouillée vient manger son poulet , et causer un peu avec sa chère enfant : on vous en

' Madame de Loogueval, chanoinesse.

aime mieux quand on en voit d'autres. J'ai bien pensé à cette dt votion que l'on avait ébauchée avec M. de la Vergne ; j'ai cru vol tantôt des restes de cette fabuleuse conversion ; ce que vous m'e disiez l'autre jour est à imprimer. Je suis fort aise de n'avoir poir ici mon Bioi bon; il y eût fait un mauvais personnage : quand o ne boit pas, on s'ennuie ; c'est une blllebaude * qui n'est pas agréabb et moins pour lui que pour un autre.

On a mandé ici que Bouchain était pris aussi heureusement qu Condé ; et qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine d'en voi loir découdre , on est fort persuadé qu'il n'en fera rien : cela donr quelque repos. La bonne Saint-Géran m'a envoyé un complimei dé la Palisse. J'ai prié qu'on ne me parlât plus du peu de chemi qu'il y a d'ici à Lyon ; cela me fait de la peine; et comme je ne veu point mettre ma vertu à l'épreuve la plus dangereuse où elle puiss être, je ne veux point recevoir cette pensée , quelque chose que mo cœur, malgré cette résolution, me fasse sentir. J'attends ici de vc lettres avec bien de l'impatience; et pour vous écrire, ma cher enfant, c'est mon unique plaisir, quand je suis loin de vous; et les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendaient c vous écrire , je leur défendrais de manger et de respirer, pour vo comme ils se trouveraient de ce régime. Mandez-moi des uouvelh de ma petite , et si elle s'accoutume à son couvent ; mandez-uK bien des vôtres et de celles de M. de la Garde : dites-moi s'il r reviendra point cet hiver à Paris. Je ne puis vous dissimuler que serais sensiblement affligée, si, par ces malheurs et ces imposs bilités qui peuvent arriver, j'étais privée de vous voir. Le mot c peste, que vous nommez dans votre lettre, me fait frémir : je craindrais fort de Provence. Je prie Dieu , ma fille , qu'il détouri ce fléau d'un lieu où il vous a mise. Quelle douleur que nous pa; sions notre vie si loin l'une de l'autre, quand notre amitié nous e approche si tendrement!

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