‹ Lettres (volume 2)Chapitre 129 sur 264 · DE M'"<^ DE SÉVIGNÉ A M"'<^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'"<^ DE SÉVIGNÉ A M"'<^ DE GRIGNAN

A Vichy, jeudi 28 mai IG76.

.Te reçois deux de vos lettres : l'une me vient du côté de Paris , ( l'autre de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne fair jamais de pareilles lectures : je ne sais où vous prenez tout ce qu vous dites; mais cela est d'un agrément et d'une justesse à que l'on ne s'accoutume point. Vous avez raison de croire que j'écr sans effort , et que mes mains se portent mieux : elles ne se fermer point encore, et le dedans des mains est fort enflé, et les doigl aussi. Cela me fait trembler, et me fait, de la plus méchante grâ( du monde , dans le bon air des bras et des mains : mais je tier très-bien une plume , et c'est ce qui me fait prendre patience. J'; commencé aujourd'hui la douche ; c'est une assez bonne répétitio du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain , o l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme vous fa aller où vous voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une feuille c figuier pour tout habillement, est une chose assez humiliante. J'a va voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un r connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui voussoutiei le courage pendant une demi-heure ; c'était pour moi un médecint Gannet% que madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'el aime fort, qui est un fort honnête garçon , point charlatan ni pr

» Madame de Sévigné était appelée wne relique vivante à Sainte-Marie, cause de madame de Chantai, sa grand'mère, qui était dès lors regardi romme une sainte parles lilles de la Visitation, qu'elle avait fondée.

' Pcul-i'tre faut-il lire Cnnaf, pelilo vilie près de Vichy.

DE MADAME DE SEVIG.N'E. 35l

occupé de rien, qu'elle ni^a envoyé par pure et I)onne nuiitie. Je le retiens , m'en diyi-il coûter mon bonnet ; car ceux d'ici me sont entièrement insupportables, et cet bomme m'amuse. Il ne ressemble l>oint à un vilain médecin , il ne ressemble point à celui de Cbelles ; il a de l'esprit, de l'bonnêteté ; il connaît le monde; enfin j'en suis contente. Il me parlait donc pendant que j'étais au supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties , toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout , pour mettre en mouvement tous les esprits ; et puis on s'attaclie aux jointures qui ont été affligées : mais quand on vient à la nuque du cou , c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout , et Ton n'est point brûlée, et l'on se met ensuite dans un lit cbaud , où on sue abondamment , et voilà ce qui guérit. Voici encore où mon médecin est bon ; car au lieu de m'abandonner à deux beures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit. Knfm je ferai cette vie sept ou Imit jours, pendant lesquels je croyais boire; mais on ne vejt pas, ce serait trop de choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement pour linir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on m'a envoyée ici , et je trouve qu'il y a de la raison : c'est comme si je renouvelais un bail de vie et de sauté ; et si je puis vous revoir, ma chère , et vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre belUssima madré y et je ne renoncerai pas à la qualité de mère beauté, dont ]M. de Coulanges m'a honorée. Enfin , ma chère enfant , il dépendra de vous de me ressusciter de cette manière. Je ne vous dis point que votre absence ait causé mon mal ; au contraire , il paraît que je n'ai pas assez pleuré, puisqu'il me reste tant d'eau; mais il est vrai que^J de passer ma vie sans vous voir, y jette une tristesse et une amer-|'

tume à quoi je ne puis m'accoutumer. ./

J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois' ; je l'ai marqué, ma très-chère, par un souvenir trop tendre; ces jours-lù ne s'oublient pas facilement; mais il y aurait bien de la cruauté à prendre ce prétexte pour ne vouloir plus me voir, et à me refuser la satisfaction d'être avec vous, pour m'épargner le déplaisir d'un adieu.

' Anniversaire tlQ jour où madame ik Sévigné se sépaia de sa lille à Foulaineblcaii.

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Je vous conjure, ma lille, de raisouuer d'uue autre maDière ; et de trouver bon que d'Hacqueville et moi nous ménagions si bien le temps de votre congé que vous puissiez être à Grignan assez longtemps , et en avoir encore pour revenir. Quelle obligation ne vous aurai-je point , si vous songez à me redonner dans Tété qui vient ce que vous m'avez refusé dans celui-ci ! 11 est vrai que de vous voir pour quinze jours m'a paru une peine, et pour vous et pour moi; et j'ai trouvé plus raisonnable de vous laisser garder toutes vos forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la dépense de Provence étant supprimée, vous n'en faites pas plus à Paris : si, au lieu de tant philosopher, vous m'eussiez, franchement et de bonne grâce, donné le temps que je vous demandais , c'eût été une marque de votre amitié très-bien placée ; mais je n'insiste sur rien , car vous savez vos affaires , et je comprends qu'elles peuvent avoir besoin de votre présence. Voilà comme j'ai raisonné, mais sans quitter en aucune manière du monde l'espérance de vous voir ; car je vous avoue que je la sens nécessaire à la conservation de ma santé et de ma vie. Parlez-moi du Picho?i ' , est-il encore timide.^ JN'avez-vous point compris ce que je vous ai mandé là-dessus? I>e mien n'était point à Bouchain ; il a été spectateur des deux armées rangées si longtemps en bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite circonstance de se battre : mais comme deux procédés valent un combat, je crois que deux fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange n ait point été touché du plaisir et de T honneur d'être vaincu par un héros connue le nôtre. On vous aura mandé comme nos guerriers, amis et ennemis , se sont vus galamment 7iell' uno, neW altro campo , et se sont fait des présents.

On me mande que le maréchal de Rochefort est très-bien mort a Nancy, sans être tué que de la fièvre double tierce. ]N'est-il pas vrai que les petits ramoneurs sont joUs » ? On était bien las des Amours. Si vous avez encore mesdames de Buous , je vous prie de leur faire mes compliments , et surtout à la mère ; les mères se doivent cette préférence. Madame deBrissac s'en va bientôt; elle

' Le peut marquis.

*' Il s'agissait d'un papier d'éventail que madame de Sévigné avait envoyé a madame de Grigoan par le clievalier de Buous.

me fit l'autre jour de grandes plaintes de votre froideur |)our elle , et que vous aviez négligé son cœur et son inclination, qui la portaient à vous. Nous demeurerons ici , la bonne d'Escars et moi , pour achever nos remèdes. Dites-lui toujours quelque chose ; vous ne sauriez comprendre les soins qu'elle a de moi. Je ne vous al point dit combien vous êtes célébrée ici , et parle bon Saint-Hérem, et par Bayard , et par mesdames de Brissac et de Longueval.

On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet ; il n'y a rien de plus simple ni de plus rafraîchissant : je voudrais que vous en prissiez , pour vous empêcher de brûler à Grignan. Vous me dites de plaisantes choses sur le beau médecin de Chelles. Le conte des deux grands coups d'épée pour affaiblir son homme est fort bien appliqué. Je suis toujours en peine de la sauté de notre cardinrfl; il s'est épuisé à lire : eh! mon Dieu, n'avait-il pas tout lui» Je suis ravie, ma fille, quand vous parlez avec confiance de l'a- { mitié que j'ai pour vous ; je vous assure que vous ne sauriez trop | croire combien vous faites toute la joie , tout le plaisir et toute la / tristesse de ma vie, ni enfin tout ce que vous m'êtes. /

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