‹ Lettres (volume 2)Chapitre 128 sur 264 · DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN

Mercredi 20 mai .

J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère ; ah, qu'elles soi

mauvaises! J'ai été prendre le chanoine, qui ne loge point avt

madame de Bf issac. Ou va à six heures à la fontaine : tout le mond

s'y trouve , on boit , et l'on fait une fort vilaine mine ; car imr

' Une confusion , un désordre : ce mot ne s'emploie plus

^^"uez -VOUS qu'elles sont bouillantes , et d'un i^oûtde snlpètre tort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène , on entend la messe , on rend ses eaux , on parle conlideminent de la manière dont on les rend : il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin , on dîne ; après dtner, on va chez quelqu'un : c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec Saint-Hérem et Planci, le clianoine et moi, nous lisions l'Arioste; elle a l'italien dans la tête , elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flilte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent leurs agréments; elles font des dégognades , où les curés trouvent un peu à redire : mais enfin , à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux ; à sept heures , on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux, j'en ai bu douze verres ; elles m'ont un peu purgée, c'est tout ce qu'on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous écrirai tous les soirs ; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira à un petit messager qui apporte les lettres , et qui veut partir un quart d'heure après : la mienne sera toujours prête. T.'abbé Bayard vient d'arriver de sa jolie maison, pour me voir ; c'est le druide A damas ' de cette contrée.

1G3. — DE M""" DE SÉVIGXÉ A M'"^ DE GBIGXAN.

Jeudi 21 mai.

Notre petit messager crotté vient d'arriver; il ne m'a point apporté de vos lettres; j'en ai eu de M. de Coul anges , dubon d'Hacqueville , et de la princesse {de Tarente) qui est à Bourbon. On lui a permis de faire sa cour * seulement un petit quart d'heure; elle avancera bien là ses affaires; elle m'y souhaite, et moi je me trouve bien ici. Mes eaux m'ont fait encore aujourd'hui beaucoup de bien; il n'y a que la douche que je crains. Madame de Brissac avait aujourd'hui la colique ; elle était au lit, belle, et coiffée à coiffer tout le monde : je voudrais que vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait de ses douleurs , et de ses yeux , et des cris , et des bras , et des mains qui traînaient sur sa couverture, et les situations , et la compassion qu'elle voulait qu'on eût : chamarrée de tendresse et

« Personnage du roman de TA^trée, auquel toutes les bergères du Lipnon allaient confier leurs amours.

' A niadarnc de A!()nle.s|)aa.

(l'admiration, je regardais cette pièce , et je la trouvais si belle que mon attention a dd paraître un saisissement dont je crois qu'o me saura fort bon gré; et songez que c'était pour Tabbé Bayarc Saint-Hérem, Montjeu et PJanci, que la scène était ouverte. En v( rite, vous êtes une vraie pilaude, quand je pense avec quelle sin plicité vous êtes malade; le repos que vous donnez à votre jo visage; et enfin quelle différence! Cela me paraît plaisant. A reste, je mange mon petit potage de la main gauche, c'est une noi veauté. On me mande toutes les prospérités de Bouchain, et qi le roi revient incessamment : il ne sera pas seul par les chemin: Vous me parliez l'autre jour de M. Courtin ; il est parti poi l'Angleterre. Il me paraît qu'il n'est resté d'autre emploi à son c; marade » que d'adorer la belle que vous savez, sans envieux < sans rivaux. Je vous embrasse assurément de tout mon cœur, ( souhaite fort de vos nouvelles. Bonsoir, comte ; ne me l'amène ppz-vous point cet hiver? voulez-vous que je meure sans la voir?

164. — DE M'oc DE SE VIGNE A M"^ DE GRIGNAN. A Vichy, dimanche 24 mai 1676.

Je suis ravie , en vérité , quand je reçois de vos lettres , ma cher enfant; elles sont si aimables , que je ne puis me résoudre à joui toute seule du plaisir de les lire ; mais ne craignez rien , je ne fai rien de ridicule ; j'en fais voir une petite ligne à Bavard , une autr au chanoine. Ah ! que ce serait bien votre fait que ce chanoin ( madame de Longueval ) ! et en vérité on est charmé de votre ma nière d"écrire. Je ne fais voir que ce qui convient ; et vous croye bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lis pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu.

Je vous ai écrit plusieurs fois , et sur les chemins, et ici. Vou aurez vu tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que j pense, et même la conformité de nos pensées sur le mariage d ^\. de la Garde. J'admire comme iiotre esprit est véritable ment la dupe de notre cœur, et les raisons que nous trou vons pour appuyer nos changements. Celui de M. le ooadju teur me paraît admirable, mais la manière dont vous le dites Tes encore plus ; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi vous paraissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fort aisequ'i ait con.servé sa gaieté et son visage de jubilation. J'ai toujours en

' Charles Collicrt. marquis de Crois.sy,

Vie de rire quand vous me parlez du bonhomme du Parc- je ne trouve rien de si plaisant que de le voir seul persuadé qu'il fait des miracles : je suis bien de votre avis, que le plus grand de tous serait de vous le persuader. Je suis fort aise que ma petite soit gaie et contente ; c'était la tristesse de son petit cœur qui me faisait de la peine. Il est vrai que le voyage d'ici à Grignan n'est rien • j'en détourne ma pensée avec soin , parce qu'elle me fait mal • 'mais vous ne me ferez pas croire, ma belle, que celui de Grignan à Lyon soit peu considérable ; il est tout des plus rudes , et je serais tres-fâchée que vous le fissiez pour retourner sur vos pas • je ne change point d'avis là-dessus. Si vous étiez de ces personnes qu'on enlevé et qu'on dérange , et qui se laissent entraîner, j'aurai«; espère de vous emmener avec moi malgré vous ; mais vous êtes d'un caractère dont on ne peut se promettre de pareilles complaisances Te connais vos tons et vos résolutions: et cela étant ainsi, j'aime bien mieux que vous gardiez toute votre amitié et tout votre argent, pour venir cet hiver me donner la joie et la consolation de vous embrasser. Je vous promets seulement une chose, c'est que SI je tombais malade ici (ce que je ne crois pas du tout assurément) , je vous prierais d'y venir en diligence : mais , ma chère je me porte fort bien ; je bois tous les matins , je suis un peu comme Nouveau', qui demandait : M-je bien du plaisir? Je demande ^nssy Rends-je bien mes eaux? la quantité, la qualité, tout va-t-il bien? On m assure que ce sont des merveilles, et je le crois et même je le sens ; car, à mes mains et à mes genoux près, qui ne sont point guéris, parce que je n'ai encore pris ni le bain ni la douche , je me porte tout aussi bien que j'aie jamais fait.

La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire ; cela seul me redonnerait la santé. On est tout le jour ensemble. Madame de Brissac et le chanoine dinent ici fort familièrement : comme on ne mange que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger. Vous aurez vu, par ce que je vous mandai avant-hier, combien je suis prête à aimer quelqu'un plus que vous. Après la pièce admirable delà colique , on nous a donne d une convalescence pleine de langueur, qui est en vérité fort bien accommodée au théâtre : il faudrait des volumes pour dire tout ce que je découvre dans ce chef-d'œuvre des deux. Je passe légèrement sur bien des choses , pour ne point trop écrire.

' Surintendant des postes, à qui la Bruyère atlrihue ce mot ridicule.

3ôO LKTTRES

Vous me pariez fort plaisain nient de ce saint qui vous est lomlx a Aix, et qu'on épouiile à te.ut moment; il faudrait avoir à poin nommé son reliquaire; ces poux, que vous appelez f/c.s reliquea vi vantes, m'ont choquée; car, comme on m'a toujours appelée de c nom à Sainte-Marie' , je me suis vue en même temps comme votr !M. Ribon.On m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs, la vie ne coûte rien du tout : enfin, trois sous deux poulets et tout à proportion. Il y a trois hommes qui ne sont occupés qu (le me rendre service , Bayard , Saint-Hérem, etla Fayette ; comm je vous fais souvent payer pour moi , n'oubliez pas de m'écrir ([uelque mot qui les regarde. Adieu , mou ange , aimez-moi bie toujours ; je vous assure que vous n'aimez pas une ingrate.

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