‹ Lettres (volume 2)Chapitre 132 sur 264 · DE M"i^ DE SÉVIGNÉ A M'"^ DE GRIG?ÎAN · texte numérisé non relu

DE M"i^ DE SÉVIGNÉ A M'"^ DE GRIG?ÎAN

A Vichy, jeudi au soir II juin 1070.

Vous seriez la bien venue , ma flile , de venir me dire qu'à cinq heures du soir je ne dois pas vous écrire; c'est ma seule joie , c'est ce qui m'empêche de dormir. Si j'avais envie de faire un doux sommeil , je n'aurais qu'à prendre des cartes , rien ne m'endort plus sûrement. Si je veux être éveillée , comme on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous , à vous écrire , à causer avec vous des nouvelles de Vichy : voilà le moyeu de m'ôter toute sorte d'assoupissement. J'ai trouvé ce matin à la fontaine un bon capucin ; il m'a humblement saluée; j'ai fait aussi la révérence de mon côté, car j'honore la livrée qu'il porte. Il a commencé par me parler de la Provence, de vous, de IM. de Roquesante, de m'avoir vue à Aix , de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je voudrais ( que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon père , dès le moment qu'il m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne l'avez jamais ni vu ni remarqué; mais c'est assez de vous savoir nommer. Le médecin que je tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se lasser de voir comme naturellement je m'étais attachée à ce père. Je l'ai assuré que s'il allait eu Provence, et qu'il vous fît dire qu'il a toujours été avec moi à Vichy, il serait pour le moins aussi bien reçu. 11 m'a paru qu'il mourait d'envie de partir pour vous aller dire des nouvelles de ma santé : hors mes mains , elle est parfaite; et je suis assurée que vous auriez quelque j.oie de me voir et de m'embrasser en l'état où je suis , surtout après avoir su dans quel éta t j'étais auparavant. Nous verrous si vous continuerez à vous passer df ceux que vous aimez , ou si vous voudrez bien leur donner la joie di^ vous voir : c'est où d'Hacqueville et moi nous vous attendons.

La bonne Péquigny » est survenue à la fontaine : c'est une machine étrange , elle veut faire tout comme moi , afin de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent que oui , et le mien se

» Claire-Charlotte d'AUiy , mère au Uuc de LUauiucs.

moque d'eux. Elle a pourtant bien de Tesprit avec ses folies et ses faiblesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes. C'est la seule personne que j'aie vue , qui exerce sans contrainte la vertu de libéralité : elle a deux mille cinq cents louis ' , qu'elle a résolu de laisser dans le pays; elle donne , elle jette , elle habille , elle nourrit les pauvres : si on lui demande une pistole, elle en donne deux ; je n'avais fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle doit être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir ; car ces deux choses sont (|uasi toujours séparées.

YeDdredi à midi.

Je viens de la fontaine, c'est-à-diTe à neuf heures, et j'ai rendu mes eaux : ainsi, ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que je fasse une légère réponse à votre lettre ; au nom de Dieu , fiezvous à moi , et riez , riez sur ma parole ; je ris aussi quand je puis. Je suis un peu troublée de l'envie d'aller à Grignan , où je n'irai pas. Vous me faites un plan de cet été et de cet automne , qui me plaît et qui me convient. Je serais aux noces de M. de la Garde . j y tiendrais ma place, j'aiderais à vous venger de Livry ; je chanterais : Le plus sage s'entête et s'engage sans savoir comment. Enfin Grignan et tous ses habitants me tiennent au cœur. Je vouî assure que je fais un acte généreux et très-généreux de m'éloignei de vous.

Que je vous aime de vous souvenir si à propos de nos Essais cU morale! je les estime et les admire. Il est vrai que le 7?ioide M. d( la Garde va se multiplier : tant mieux, tout en est bon. Je le trouv( toujours à mon gré, comme à Paris. Je n'ai point eu de curiosité d( questionner sur le sujet de sa femme ^ Vous souvient-il de ce qu( je contais un jour à Corbinelli, qu'un certain homme épousait um femme ? Voilà , me dit-il , un beau détail. Je m'en suis contentée ei cette occasion , persuadée que si j'avais connu son nom , vous ni V auriez nommée. Vos dtimes de INIontélimart sont assez bonnes , vioiijler avec leur carton doré ^. Je reviens à ma santé , elle est très

' Le louis valait 10 livres , qui étafl alors la même somme que io d'aujoui d'hui , le marc étant à 2G livres.

2 Le mariage dont il s'asissail ne se lit point, quoiqu'il fut très-avancé. M de la Garde elait cousin de M. defiriiinan.

* Trail lancé contre la coiffure des fenmies de ce canton.

DE MADAME DE SËVIGNE. :\ô\)

adinirabU', les oaux it la douche m'ont cxtrôiiionient purgée; et au lieu de lu'al'tiiiblir , elles in'oul fortifiée. Je uiarehe tout comme une autre ; je crains de rengraisser, voilà mon inquiétude ; c<ir j'aiuie à être counne je suis. INÏes mains ne se ferment pas, voilà tout ; le chaud fera mon atïaire. On veut m'envoyer au Mont-d'Or, je ne veux pas. Je mange présentement de tout, c'est-à-dire , je le pourlai , quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis mieux trouvée de Vichy que personne , et bien des gens pourraient dire :

Ce bain si chaud , tant de fois éprouvé, M'a laissé comme il m'a trouvé.

Pour moi , je mentirais ; car il s'en faut si peu que je ne fasse de mes mains comme lesautres, qu'en vérité ce n'est pas la peine de se plaindre. Passez donc votre été gaiement, ma très-chère; je voudrais bien. vous envoyer pour la noce deux filles et deux garçons qui sont ici , avec le tambour de basque , pour vous faire voir celte bourrée. Enfin les Bohémiens sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite bonne grâce : vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux, à force de bien danser ? Je vous assure que cette bourrée dansée, sautée, coulée naturellement, et dans une justesse surprenante , vous divertirait. Je m'en vais penser à ma lettre pour M. de la Garde. Je pars demain d'ici ; j'irai me purger et me reposer un peu chez Bavard , et puis à Moulins, et puis m'éloigner toujours de ce que j'aime passionnément, jusqu'à ce que vous fassiez les pas nécessaires pour redonner la joie et la santé à mon cœur et à mon corps , qui prennent beaucoup de part, comme vous savez , à ce qui touche l'un ou l'autre. Parlez-moi de vos balcons, de votre terrasse, des meubles de ma chambre, et enfin toujours de vous; ce vous m'est plus cher que mon moi, et ; cela revient toujours à la même chose. J

tG9. — DR M""" DE SKVI(.\E A iimc DE GRIGNATS'.

A Lan^lar, chez M. rabl)é Bavard, lundi 15 juin iGTrt.

J'arrivai ici samedi , comme je vous l'avais mandé. Je me purgeai hier pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez l'autre jour des compliments de province à vos dames de carton. Je me porte fort bien , le chaud achèvera mes mains; je jouis avec plaisir et modération de la bride qu'on ma mi.^^e sur le cOu; je me promène un peu tard ; je re-

prends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume avec le matin ; je ne suis plus une sotte poule mouillée ; je conduis pourtant toujours ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y aurait qu'à me crier, rhumatisme ; c'est un mot qui me ferait bien vite rentrer dans mon devoir. Plût à Dieu, ma fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être ici! vous aimeriez premièrement les solides vertus du maître du logis ; la liberté qu'on y trouve, plus grande qu'à Fresne ; et vous admireriez le courage et la hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette montagne était à Versailles , je ne doute point qu'elle n'eîît ses parieurs contre les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne aux faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de Provence ; enfin , on y parle de vous , on y boit à votre santé : ce repos m'a été agréable et nécessaire.

Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans préjudice de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisinage des gens plus raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en nulle autre province ; aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oublié. L'abbé Bayard me paraît heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il veut l'être. Pour moi, ma chère comtesse , je ne puis l'être sans vous ; mon àme est toujours agitée de crainte , d'espérance, et surtout de voir, tous les jours, écouler ma vie loin (le vous : je ne puis m'accoutumer à la tristesse de cette pensée ; je vois le temps qui court et qui vole, et je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en Bretagne de l'avarice d'un certain prêtre : il me disait fort naturellement : « EnGu, madame, « c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour " manger du poisson après sa mort. » Je trouvai cela plaisant, et j'en fais l'application à toute heure. Les devoirs, les considérations nous font manger de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson après notre mort.

.fe n'ai plus les mains enflées , mais je ne les ferme pas ; et comme j'ai toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon voyage de Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé; et sur les

sueurs de la douche, pour m'ôter à jamais la crainte du rhumalisme : voilà ce que je voulais , et ce que j'ai trouvé. Je me seus bien honorée du goût qu'a M. de Gri^nan pour mes lettres : je ne les crois jamais bonnes; mais puisque vous les approuvez, je ne leur en demande pas davantage. Je vous remercie de l'espérance que vous me donnez de vous voir cet hiver; je n'ai jamais eu plus d'envie de vous embrasser. J'aime l'abbé de vous avoir écrit si paternellement; lui, qui souffre avec peine d'être si\ semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j'ai de passer ma vie sans vous, et dans l'extrême désir que j'ai de vous avoir?

On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun est toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne fais pas de réponse à la moitié de votre aimable lettre , je n'en ai pas le temps.

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