‹ Lettres (volume 2)Chapitre 136 sur 264 · DE M""' DE SÉVIGINÉ A M"'<^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M""' DE SÉVIGINÉ A M"'<^ DE GRIGNAN

A Paris , mercredi 29 jiiiliel Iu76.

^oici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'a tout le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars : voici conmie cela va. Vous connaissez la toilette de la reine , la messe, le dîner ; mais il n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à table; car à trois heures le roi, la reine, IMonsielr, M.\dame, Madi moiselle, tout ce qu'il y a «le princes et de princesses , niadame deîMontespan , toute sa suite. tou:.< les courtisans , toutes les dames , enfin ce qui s'appelle la cour

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de France, se trouve dans ce bel appartement du roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement , tout est magnifique. On ne sait ce que c^st que dy avoir chaud; on passe d'un lieu a l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme , et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan , qui tient la c^rte; Monsieuu, la reine et madame de Soubise ; Dangeau et compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis , il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais combien nous sommes sots au jeu auprès de lui'. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne où le^ autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est point distrait : en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu , de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris ; il me rendit mon salut , comme si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si ceiU été une couche. Elle me dit encore quelques mots de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan, enfin tutti quanti. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de Bourbon , elle me pria de lui conter Vichy; et comment je m'en étais trouvée ; elle me dit que Bourbon , au lieu de guérir un genou , lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait la maréchale de la Meilleraie; mais, sérieusement, c'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas delà moitié si grosse qu'elle était, sans que sou teint , ni ses yeux , ni ses lèvres, en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de France ; coiffée de mille boucles ; les deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues ; des rubans noirs sur sa tête , des perles de la maréchale de l'Hôpital , embellies de boucles et de pendeloques de diamants de la dernière beauté , trois ou quatre poinçons , point de coiffe ': en un mot. une triomphante beauté a faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle

' Dans l'éloge de Dangeau , Fontenelle s'arrête sur sa singulière supériorité dans l'art des jeux 11 faisait les combinaisons les plus savantes sans laisser apercevoir la moindre application. C'est lui qui a fourni à la Bruyère le caractère de Pamptiile.

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a SU (lu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a , ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion , sans confusion , de tout ce qu'il y a de plus choisi , dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des courriers , le roi se retire un moment pour lire ses lettres , et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures ; on n'a point du tout de peine à faire les comptes ; il n'y a point de jetons ni de marques ; les poules sont au moins de cinq , six ou sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun , c'est cent; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend pas la poule , on en met seize à la poule , pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse , et rien ne demeure sur le cœur. Combien avezvous de cœurs ? J'en ai deux , j'en ai trois , j'en ai un , j'en ai quatre : il n'en a donc que trois , que quatre ; et Dangeau est ravi de tout ce caquet : il découvre le jeu , il tire ses conséquences , il voit à qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir cet excès d'habileté : vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes , car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche, le roi, madame de Montespan, Monsieub, madame de Thianges et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin , c'est-à-dire comme en paradis, ou dans la gloire de Niquée^. Vous savez comme ces calèches sont faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté. La reine était dans une autre avec les princesses , et ensuite tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le c^nal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à dix heures , ou trouve la comédie ; minuit sonne , on fait média noche ; voilà comme se passa le samedi.

De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda de vos nouvelles, combien on me fît de questions sans attendre la réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu , combien je m'en souciais encore moins , vous reconnaîtriez au naturel Viniqua corle. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort que cela continue. Madame de Ne-

' Princesse du roman des Amadis.

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vers est fort jolie , fort modeste , fort naïve ; sa beauté fait souvenir de vous; M. de Nevers est toujours le même, sa feuime l'aime de passion. Mademoiselle do Tliianges est plus régulièremeut belle que sa sœur, et beaucoup moins charmante. M. du Maine est incomparable ; son esprit étonne, et les choses qu'il dit ne se peuvent imaginer. Madame de Maintenou , madame de ïhianges, Guelfes et Gibelins^ ^ songez que tout est rassemblé. Madame me fit mille honnêtetés , à cause de la bonne princesse de Tarente. Madame de Monaco était à Paris.

M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce prince, alV cidspada ognl vittoria è certa ^. Le moyen de n'être pas flatté d\me telle estime , et d'autant plus qu'il ne la jette pas à la tête des dames? Il parle de la guerre , il attend des nouvelles comme les autres. On trejuble un peu de celles d'Allemagne. On dit pourtant que le Rhin est tellement enflé des neiges qui fondent des montagnes , que les ennemis sont plus embarrassés que nous. Rambures ^ a été tué par un de ses soldats , qui déchargeait trèsmnocemment son mousquet. Le siège d'Aire continue ; nous y avons perdu quelques lieutenants aux gardes et quelques soldats. L'armée de Schomberg est en pleine sûreté. Madame deSchomberg s'est remise à m'aimer ; le baron eu profite par les caresses excessives de son général. Le petit glorieux n'a pas plus d'affaires que les autres; il pourra s'ennuyer; mais s'il a besoin d'une contusion, il faudra qu'il se la fasse lui-même : Dieu les conserve dans cette oisiveté ! Voilà, ma très-chère , d'épouvantables détails : ou ils vous ennuieront beaucoup , ou ils vous amuseront ; ils ne peuvent point être indifférents. Je souhaite que vous soyez dans cette humeur où vous me dites quelquefois : « Mais vous ne voulez pas uïe « parler; mais j'admire manière, qui aimerait mieux mourir que « de me dire un seul mot. « Oh! si vous n'êtes pas contente, ce n'est pas ma faute; non plus que la votre, si je ne l'ai pas été de la mort de Riiyter. Il y a des endroits dans vos lettres qui sont divins. Vous uie parlez très-bien du mariage 4, il n'y a rien de mieux ; le jugement domine, mais c'est un peu tard. Conservez-moi dans

' Deux fameuses factions florentines, nées dans le xu'^ siècle, (îont Tune tenait le parli des papes , et l'aalre celui des empereurs.

2 Vers du Tasse.

M.ouis- Alexandre, marquis do ll;imbures , dernier rejeton de coite famille.

• Ue M. do Lauaide.

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les bonnes grâces de M. de la Garde , et toujours des amitiés pour moi à M. de Grignan. La justesse de nos pensées sur votre départ renouvelle notre amitié.

Vous trouvez que ma plume est toujours taillée pour dire des merveilles du grand-maître S je ne le nie pas absolument : il est vrai que je croyais m'étre moquée de lui, en vous disant l'envie ({u'il a de parvenir, et comme il veut être maréchal de France a la rigueur, comme du temps passé; mais c'est que vous m'en voulez sur ce sujet : le mojide est-bien injuste.

H l'a bien été aussi pour la Brinvilliers; jamais tant de crinje:* n'ont été traités si doucement : elle n'a pas eu la question , on avait si peur qu'elle ne parlât, qu'on lui faisait entrevoir une grâce , et si bien entrevoir, qu'elle ne croyait point mourir ; elle dit en montant sur l'échafaud : C est donc tout de bon? Enfin elle est au vent, et son confesseur dit que c'est une sainte. M. le premier président {de Lamoignon) avait choisi ce docteur ^ comme une merveille; il fut trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il prît. N'avez-vous point vu ces gens qui fout des tours de cartes ^ ils les mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle ([u'il vous plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas; vous la prenez , vous croyez l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils veulent : à l'application, elle est juste. Le maréchal de Villeroi disait l'autre jour : Penauiier sera ruiné de cette affaire-ci; le maréchal de G ramont répondit : Il faudra qu'il supprime sa table ^ : voilà bien des épigrammes. Je suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a cent mille écus répandus pour faciliter toutes choses : l'innocence ne fait guère de telles profusions. On ne peut écrire tout ce (ju'on sait; ce sera pour une soirée. Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible femme. Je crois que vous avez contentement; car il n'est pas possible qu'elle soit eu paradis; sa vilaine âme doit être séparée des autres. Assassiner est le plus sOr ; nous sommes de votre avis; c'est une bagatelle en comparaison d ètre huit mois à tuer son père, et à recevoir toutes ses caresses et toutes ses douceurs , à quoi elle ne répondait qu'en doublant toujours la dose.

' Henri de Daillon, comte, puis créé duc du Lude.

M. Pirot, docleur en Sorl>oiine.

'■ Penauiier, intendant des états du Languedoc, compromis d.ais rajliiire Uo la Brinvilliers; il fut acquitté, et reprit l'e-xercice de tous ses ejnplois.

Contez à M. rarc'hevêque [d'Arles ) ce que m'a fait dire M. le premier président pour ma santé. J'ai fait voir mes mains et quasi mes genoux à Langeron , afin qu'il vous en rende compte. J'ai d'une manière de pommade qui me guérira , à ce qu'on m'assure ;• je n'aurai point la cruauté de me plonger dans le sang d'un bœuf, que la canicule ne soit passée. C'est vous, ma fille, qui me guérirez de tous mes maux. Si M. de Grignan pouvait comprendre le plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage , il serait consolé par avance de six semaines qu'il sera sans vous.

Madame de la Fayette n'est point mal avec madame deSchomberg. Cette dernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. Madame de Villars songe tout de bon à s'en aller en Savoie ; elle vous trouvera en chemin. Corbinelli vous adore , il n'en faut rien rabattre ; il a toujours des soins de moi admirables. Le Bieyi bon vous prie de ne pas douter de la joie qu'il aura de vous voir; il est persuadé que ce remède m'est nécessaire, et vous savez l'amitié qu'il a pour moi. Livry me revient souvent dans la tête , et je dis que je commence à étouffer, afin qu'on approuve mon voyage. Adieu, ma très-aimable et très-aimée ; vous me priez de vous aimer ; ah ! vraiment je le veux bien : il ne sera pas dit que je vous refuse quelque chose.

174. — DE M'"<^ DE SEVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN. A Paris , mercredi 5 août 1670.

Je veux commencer aujourd'hui par ma santé ; je me porte trèsbien , ma chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son retour de Maisons ; il m'a grondée de n'avoir pas été à Bourbon : mais c'est une radoterie; car il avoue que, pour boire, Vichy est aussi bon : mais c'est pour suer, dit-il, et j'ai sué jusqu'à l'excès : ainsi je n'ai pas changé d'avis sur le ciioix que j'ai fait.

Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, qui s'est trouvé le premier partout ; mais il dénigre fort les assiégés , qui ont laissé prendre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe , passer le fossé plein d'eau , et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait combattu. Ils ont élé tellement épouvantés de notre canon , que les nerfs du dos qui servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire;

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et voilà ce qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passait, il y avait une illumination à Versailles, qui annonçait la victoire : ce fut samedi, quoiqu'on eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras ; sûrement le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir, remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté présentement du côté de la guerre.

Quand vous lirez Y Histoire des vizirs, je vous conseille de ne pas demeurer à ces têtes coupées sur la table; ne quittez point le livre à cet endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus honnête homme parmi ceux qui sont baptisés , vous vous en prendrez à moi : pour l'épître dédicatoire, j'avoue qu'elle devrait être à la femme.

Voici une petite histoire que vous pouvez croire , comme si vous l'aviez entendue. Le roi disait un de ces matins : « En vérité, je « crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin « je n'en serai pas moins roi de France. » M. de Montausier,

Qui pour le pape ne dirait Une chose qu'il ne croirait,

lui dit : « 11 est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de a France , quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun , et la * Comté, et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont « bien passés. » Chacun se mit à serrer les lèvres; et le Roi dit de « très-bonne grâce : « Je vous entends bien, M. de Montausier; c'estn à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal : mais je trouve «c très-bon ce que vous dites ; car je sais quel cœur vous avez pour « moi. « Cela est très-vrai , et je trouve que tous les deux firent parfaitement bien leur personnage. — '

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