DE M'"'^ DE sÉvIGnÉ A M'^'' DE GEIGNAN
A Livry, mercredi 7 octobre IC7".
Je vous écris un peu à r avance , comme on dit en Provence , pour vous dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau temps et de me reposer. .le m'y trouve très-bien , et j'y fais une vie solitaire qui ne me déplaît pas , quand c'est pour peu de temps, .le vais aussi faire quelques petits remèdes à mes mains, purement pour l'amour de vous, car je n'ai pas beaucoup de foi ; et c'est toujours dans cette vue de vous plaire que je me conserve, étant trèsper.suadée que l'heure de ma mort ne peut ni avancer ni reculer; mais je suis les conduites ordinaires de la bonne petite prudence humaine, croyant même que c'est par elle qu'on arrive aux ordres de la Providence. Ainsi, ma fille, je ne négligerai rien, puis-
que tout nie paraît conune une obéissance nécessaire. Voila (jui es( bien sérieux ; mais voici la suite de mon séjour à Paris de près de quinze jours : vous savez ce que je lis le vendredi, et comme j'allai chez M. de Pomponne. Nous avons trouvé, M, d'Ilacqueville et iiioi, que vous devez être contents du règlement , puisque enfin le roi veut que le lieutenant soit traité comme le gouverneur; et quon se trouve à l'ouverture de l'assemblée comme on a l'ait par Ic passé : voilà une grande affaire. Le samedi, M. et madame de Pomponne, madame de Vins, d'Ilacqueville et l'abbé de Feuquières , vinrent me prendre pour aller nous promener à ConOans. Il faisait très-beau. Nous trouvâmes cette maison cent fois plus belle que du temps de M. de Richelieu. Il y a six fontaines admirables, dont la machine tire l'eau de la rivière, et ne finira que lorsqu'il n'y aura pas une goutte d'eau. On pense avec plaisir à cette eau naturelle , et pour boire , et pour se baigner quand on veut. M. de Pomponne était très-gai ; nous causâmes et nous rîmes extrêmement. Avec sa sagesse , il trouvait partout un air de cathédrah^ qui nous réjouissait beaucoup. Cette petite partie nous fit plaisir à tous; vous n'y fûtes point oubliée.
La vision de la bonne femme passe à vue d'œil, mais c'est sans croire qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache a Quanto. Pour le voyage de M. de Marsillac, gardez- vous bien d'y entendre aucune finesse; il a été fort court. M. de Marsillac est aussi bien que jamais auprès du roi : il ne s'est ni amusé, ni détourné : il avait Gourville, qui n'a pas souvent du temps à donner : il le promenait par toutes ses terres , comme un lleuve qui apporte la graisse et la fertilité. Quant à M. de la Rochefoucauld , il allait, comme un enfant, revoir Verteuil et les lieux oii ij^a__ chassé avec tant de plaisir ; je ne dis pas où il a été amoureux , car j je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux , il l'ait jamais été. j Il revient plus doucement que son fils , et passe en ïouraine chez ^ madame de Valentiné et chez l'abbé d'Effiat. Il a été dans une extrême peine de madame de Coulanges , qui revient assurément de la plus grande maladie qu'on puisse avoir : la fièvre ni les redoublements nel'ont point encore quittée; mais parce que toute la violence et la rêverie en sont dehors , elle se peut vanter d'être dans le bon chemin de la convalescence. Je disais l'autre jour à madame de Coulanges que Beaujeu avau ' l/d maison dont il s'agit appartenait aux archevêques de Paris.
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eu sur elle rextrèmc-onction, et qu'on lui avait crié : Jésus Maria ; elle nie répondit avec une voix de l'autre monde : Hé , que ne me le criait-on ? je le méritais autant qu'elle. Que dites-vous de cette ambition ? Écrivez au petit Cou langes, il a été digne de compassion; il perdait tout en perdant sa femme. Ce fut une chose fort touchante quand elle lit écrire à M. du Gué ^ pour lui recommander ^I. de Coulanges, et cela par conscience et par justice, reconnaissant de l'avoir ruiné, et demandant à M. et à M'"*^ du Gué cette marque de leur amitié comme la dernière : elle leur demandait pardon, et leur bénédiction en même temps. Je vous assure que ce fut une scène fort triste. Vous écrirez donc à ce pauvre petit homme, qui est parfaitement content de mon amitié : en vérité , c'est dans ces occasions qu'il faut la témoigner.
Votre petit Allemand paraît extrêmement adroit au bon abbé: il est beau comme un ange, et doux et honnête comme une pucelle. Il va répéter son allemand chez M. de Strasbourg^. Je l'ai fort exhorté à se rendre digne : mais je vous délie de deviner son nom; quoi que vous puissiez dire, je vous dirai toujours, C'est autrement; c'est qu'il s'appelle .autrement. IS'est-ce pas là un nom bien propre à ouvrir l'esprit à des pointilleries continuelles ? Je lui apprends à nouer des rubans : en un mot , je crois que vous vous en trouverez fort bien.
ftladame Cornuel était l'autre jour chez Berryer 3, dont elle était maltraitée; elle attendait à lui parler dans une antichambre qui était pleine de laquais. Il vint une expèce d'honnête homme qui lui dit qu'elle était mal dans ce lieu-là. Hélas! dit-elle , j'y suis fort bien ; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais. Voilà ce qui a fait éclater de rire M. de Pomponne, de ces rires que vous connaissez ; je crois que vous le trouverez fort plaisant aussi.
M. le cardinal m'écrit, du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a évité le sacrilège du faux serment; les autres y doivent trouver un grand goût , puisqu'il n'est pas même nécessaire. lime mande que le pape
» Père de madame de Coulanges , intendant de Lyon.
2 François Égon, cardinal de Furstemberg , évéque de Strasbourg.
3 Louis Berryer, procureur syndic perpétuel des secrétaires du roi. II devait sa fortune à la jtrotection do Colbert , dont il sï-tait fait la créature ; il avait été sergent au Mans , et Ton prétendait même qu'il avait commencé par cire marqueur du jeu de paume.
est encore plus saiut d'effet que de nom ; qu'il vous a écrit de Lyon en passant , et qu'il ne vous verra point en repassant , par la nicnie raison des galères, dont il est très-fàché; de sorte qu'il se retrouvera dans peu de jours chez lui, comme si de rien n'était. Ce voyage lui a fait bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a donné. On croit même que, par le bon choix du souverain pontife , il a remis dans le conclave le Saint- Esprit, qui en était exilé depuis tant d'années. Après cet exemple, il n'y a point d'exilé qui ne doive espérer.
Vous voilà donc dans la solitude ; c'est présentement que vous devez craindre les esprits : je m'en vais parier que vous n'êtes plus que cent personnes dans votre château. Je suis persuadée de toute Vaimabilité de la belle Rochebonue ; mais la constance de Corbinelli est abîmée dans tant de philosophie , et il est si terriblement attaché à la justesse des raisonnements, que je ne vous réponds plus de lui. Il dit que le père le Bossu ne répond pas bien à vos questions ; qu'il aurait tort de vouloir vous instruire , que vous en savez plus qu'eux tous : vous nous eu manderez votre avis.
.le vous ai mandé l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire jusqu'à ce que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cependant hors de Paris et de la cour : il assiège la ville , et demeure chez ses amis aux environs : il était l'autre jour à Clichy : madame du Plessis le vint voir de Fresne, pour faire les lamentations de la rupture de son marché. Brisacier lui dit qu'assurément il n'était point rompu, et qu'on verrait, au retour du courrier, s'il était aussi fou qu'on disait. S'il est protégé de la reine de Pologne, ou du roi, nous en jugerons comme vous faites.
M. de Bussy est arrivé comme j'écrivais cette lettre; je lui ai fait voir votre souvenir. Il vous dira lui-même combien il en est content. Il m'a lu des ménîoires les plus agréables du monde : ils ne seront pas imprimés ' , quoiqu'ils le méritassent bien mieux que beaucoup d'autres choses.
On vient de nous dire que Brisacier et sa mère , qui étaient ici près à Gagny , ont été enlevés; ce serait un mauvais préjugé pour le duché. Celte nouvelle est un peu crue : comme elle est préseuteiiient à Paris , dllacqueville ne manquera pas de vous l'appreu-
' Laiiurquise de Coligny les îit imprimer aprcs l.'i mort de son pcn*.
»lre. Je VOUS embrasse mille fois, ma très-chère, avec une tendresse fort au-dessus de ce que je vous en pourrais dire.
ÎT9. — DE M™*^ DE SÉYIG?sÉ A M^^^ DE GBIGNAN.
A Livry , mercredi 28 octobre I6"6.
On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis , de vous voir écrire que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! eji! bon Dieu ! n'avez- vous point entendu le cri que j'ai fait.^ Toute la forêt Ta répété , et je suis trop heureuse d'être en un lieu où je n'aie de témoins de ce premier étonnement que les échos. Je saurai bien prendre dans la ville tous les tons d'une amie, et même je n'y aurai pas de peine. J'approuvais son choix, parla grande eslime que j'ai pour lui; et par la même raison, je change comme lui. Plût à Dieu qu'il fut disposé à revenir avec vous ! vraiment ce serait bien là un conducteur comme je le voudrais.
Je suis étonnée que l'assemblée ne soit point encore commencée. 31. de Pomponne croyait que ce dût être le 15 de ce mois. Vous passerez donc encore la Toussaint à Grignan; mais après cela , ma très-chère, ne penserez-vous point à partir ? Je vous ai dit tant de choses là-dessus, et vous savez si bien ce que je pense, que je ne dois plus rien vous dire. Le /rater est toujours ici, attendant les attestations qui lui feront avoir son congé. Il clopine , il fait des remèdes; et quoiqu'on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons point pendus. TS'ous causons et nous lisons : le compère, qui sent que je suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie , et n'oubhe rien pour me divertir; il y réussit a merveilles ; nous parlons souvent de vous avec tendresse.
Monsieur de Sévigné.
La fille du seigneur Akantor n'épousera donc point le seigneur Scjanarelle, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-six ans » : j'en suis fâché, tout était dit, tous les frais étaient faits. Je crois que la difficulté de la consommation a été le plus grand obstacle; le ciievalier de la Gloire ^ ne s'en trouvera pas plus mal; cela me console. Ma mère est ici pour l'amour de moi ; je suis un pauvre criminel , que Ton menace tous les jours de la Bastille ou d'être
• Foxjcz la scène ii du Marlaijc. forcé, comtidie de l^Iolicre. - Le chevalier de Grii^iwii.
cassé. J'espère pourtant que tout s'apaisera, par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je suis pourrait tout seul pnxluire cet effet; mais ce n'est plus la mode. Je fais donc tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et d'avoir (juittc Paris : mais elle ne veut pas m' entendre quand je lui parle Ih-des sus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle pendant sa maladie ; et , à ce que je puis juger par ses discours , elle est fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas la lièvre continue , aiin de pouvoir me témoigner toute la tendresse et toute rétendue de sa reconnaissance. Elle serait tout à fait contente, si elle m'avait seulement vu en état de me faire confesser; mais, par malheur, ce n'est pas pour cette fois : il faut qu'elle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M. de la Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque. Psous espérons vous voir bientôt ; ne nous trompez pas , et ne faites point l'impertinente : on dit que vous l'êtes beaucoup sur ce chapitre. Adieu , ma belle petite sœur , je vous embrasse mille fois du meilleur de mon cœur.
Madame de Sévigné.
Vous pouvez compter que vous aurez votre pension ; j'irai la semaine qui vient à Versailles, pour parler à M. Colbert avec le f;rand d'Ilacqueville : il nous la donna si vite pour vous faire partir; ne voudra-t-il point en faire autant pour vous faire revenir? Adieu , ma très-chère et très- parfaitement aimée ; j'embrasse tout ce qui est auprès de vous. Dieu sait si je souhaite de vous voir : cependaut je vous avoue que je ne veux point que ce soit contre votre gré , ni avec tout le chagrin que je crois voir dans vos lettre^: il faut que vous partagiez cette joie, si vous voulez que la mienuo soit entière.
ISO. — DE M™^ DE SÉVIG?,É A M'"^ djt gRIG^AN.
k Livry , mercredi 4 noveml)re IG7G.
C'est une grande vérité, ma fille, que Tincertitude ôte la liberté. Si vous étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez point suspendue comme le tombeau de IMahomet ' , l'une des pier-
' Il est faux que le tombeau de Mahomet, à Médine, soit suspendu à une t'ierrc d\dmaul. Celle f{U)le est deiuenUe par tous lesêerivains orientaux.
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res d'aimant aurait emporté l'autre; vous ne seriez plus dragonnée, qui est un état violent. La voix qui vous crie, en passant la Durance : Ah! ma mère! ah! ma mère! se ferait entendre dès Grignan : ou celle qui conseille de la quitter ne vous troublerait point à Briare : ainsi je conclus qu'il n'y a rien de si opposé à la li berté que l'indifférence et l'indétermination, xMais le sage la Garde, qui a repris toute sa sagesse , a-t-il perdu aussi son libre arbitre ? Ne sait-il plus conseiller? ne sait-il point décider? Pour moi, vous avez vu que je décide comme un concile; mais la Garde, qui revient à Paris, ne saurait- il placer son voyage utilement pour nous?
Si vous venez , ce n'est pas mal dire de descendre à Sully : la petite duchesse vous enverra sûrement jusqu'à Nemours, où certainement vous trouverez des amis, et le lendemain encore des amis ; ainsi en relais d'amis vous vous trouverez dans votre chambre. On vous aurait un peu mieux reçue la dernière fois; mais votre lettre arriva si tard , que vous surprîtes tout le monde, et vous pensâtes même ne me pas trouver, qui eût été une belle chose; nous ne tomberions pas dans le même inconvénient. Il faut que je me loue du chevalier {de Grignan)\ il arriva vendredi au soir à Paris, il vint samedi dîner ici; cela n'est-il pas joli? 'Je l'embrassai de fort bon cœur; nous dîmes ce que nous pensions touchant vos incertitudes. Je m'en vais faire un tour à Paris. Je veux voir M. de Louvois sur votre frère , qui est toujours ici sans congé ; cela m'inquiète. Je veux voir aussi 31. Colbert pour votre pension : je n'ai (fue ces deux petites visites à faire. Je crois que j'irai jusqu'à Versailles ; je vous en rendrai compte. Il fait cependant ici le plus beau temps du monde; la campagne n'est point encore affreuse; les chasseurs ont été favorisés de saint Hubert.
Nous lisons toujours saint Augustin avec transport : il y a quelque chose de si noble et de si grand dans ses pensées , que tout le mal qui peut arriver de sa doctrine , aux esprits mal faits , est bien moindre que le bien que les autres en retirent. Vous croyez que je fais l'entendue; mais quand vous verrez comme cela s'esî familiarisé , vous ne serez pas étonnée de ma capacité. Vous m'assurez que si vous ne m'aimiez pas plus que vous ne le dites, vous ne m'aimeriez guère : je suis tentée de ravauder sur cette expression, et de la tant retourner que j'en fasse une rudesse ; mais non, je suis persuadée que vous m'aimez , et Dieu sait aussi bien mieux (lue vous de quelle manière je vous aime. Je suis fort aise que Pau-
line me ressemble : elle vous fera souvenir de moi. Jh! ma mère! il n'est pas besoin de cela.
Monsieur de Sévigné.
Quand je songe que M. de la Garde est avec vous , et qu'il vous voit recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre épaule la sottise que je vous écrivais » il y a quelques jours. Là-dessus, je frémis et je m'écrie : Ahl ma sœur! ah! ma sœur! si j'étais aussi libre que vous l'êtes , et que j'entendisse cette voix comme vous entendez celle à'ah! ma mère! ah! ma mère!]e serais bientôt en Provence. Je ne comprends pas que vous puissiez balancer; vous donnez des années entières à M. de Griguan , et à ce que vous devez à toute la famille des Grignans : y a-t-il, après cela, une loi assez austère pour vous empêcher de donner quatre mois à la vôtre ? Jamais les lois de chevalerie, qui faisaient jurer Sancho Pança, n'ont été si sévères; et si don Quichotte eût eu pour lui un auteur aussi grave que INI. de la Garde, il aurait assurément permis à son écuyer de changer de monture avec le chevalier de l'armet de Mambrin. Profitez donc de M. de la Garde, puisque vous l'avezaccordez ensemble votre voyage, et songez que vous avez plusieurs devoirs à remplir. On est sûr de votre cœur; mais ce n'est pas toujours assez, il faut des signijîances ^. Partagez donc vos faveurs et votre présence entre l'un et l'autre hémisphère, à l'exemple du soleil qui nous luit : voilà une assez belle façon de parler pour n'en pas demeurer là. Adieu, ma belle petite sœur, j'ai toujours une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir tout l'hiver.