DE M^e DE SÉVIGNÉ A M™« DE GBIGNAN
A Paris, vendredi 6 novembre 167(3.
M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols; j'ai trouvé madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil , où je vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre convalescente m'a reçue agréablement : elle vous veut écrire deux mots ; c'est peut-être quelque nouvelle de l'autre monde que vous serez bien aise de savoir. Elle m'a conté les transparents : avez-vous ouï parler des transparents ? Ce sont des habits entiers des plus beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir , et par-
' f'oiifz la ieUre du 28 octobre.
' Allusion à la scène F« du II'' acte de Don Juan.
dessus des robes noires transparentes , ou de belle dentelle d'Angleterre , ou de chenilles veloutées sur un tissu , comme ces dentelles d'hiver que vous avez vues : cela compose un transparent qui est un habit noir , et un habit tout d'or, ou d'argent , ou de couleur , comme on. le veut , et voilà la mode. C'est avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint-Hubert, qui dura une demi-heure ; personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame d'Heudicourt à vive force-, elle obéit; mais enfin le combat finit, faute de combattants. Les beaux justaucorps en broderie destinés pour Villers-Coterets servent le soir aux promenades , et ont servi à la Saint-Hubert. M. le Prince a mandé de Chantilly aux dames que leurs transparents seraient mille fois plus beaux si elles voulaient les mettre à cru ; je doute qu'elles fussent mieux. Les Grancey et les Monaco n'ont point été de ces plaisirs, à cause que cette dernière est malade , et que la mère des Anges ' a été à l'agonie. On dit que la marquise de la Ferté y est , depuis dimanche , d'un travail affreux qui ne finit point , et où Bouchet perd son latin.
M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé , rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme vivante n'en avait connaissance. On la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avait été fabriquée. Le tailleur de madame de IMontespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonné ; il en avait fait le corps sur des mesures ridicules : voilà des cris et des gronderies , comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant : « Madame, comme le temps « presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourrait point « vous accommoder, faute d'autre. « On découvrit l'habit : Ah! la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi arrive; le tailleur dit : Madame, il est fait pour vous. On comprend que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit le roi. C'est Langlée assurément, dit madame de Montespan; personne que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence ; c'est Langlée , c'est Langlée : tout le monde répète. C'est Langlée; les échos en demeurent d'accord, et disent ,
' La marecliak' do (iiaiicey.
C'est T.anglée : et moi , ma fille , je vous dis , pour ttre à la mode , (^est Lanorlée.