‹ Lettres (volume 2)Chapitre 153 sur 264 · DE M™*^ DE SÉVIGKÉ A M™« DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M™*^ DE SÉVIGKÉ A M™« DE GRIGNAN

A Gicn , vendredi l'' octobre 1677.

J'ai pris votre lettre, ma très-chère , en passant par Briare ; mon ami Roujoux'^ est un homme admirable; j'espère que j'en pourrai recevoir encore une avant que départir d'Autri, où nous allons demain dîner. Nous avons fait cette après-dîuée un tour que vous auriez bien aimé : nous devions quitter notre bonne compagnie dès midi, et prendre chacun notre parti , les uns vers Paris, les autres à Autri. Cette bonne compagnie n'ayant pas été préparée assez tôt à cette triste séparation, n'a pas eu la force de la sup- [•orter, et a voulu nous suivre à Autri : nous avons représenté les

' Lo maitre Je la poste du Lyon

DE MADAME DL SÉVldNé. 405

inconvénients, enfiu nous avons cédé. Nous avons donc passé la rivière de Loire à Ciiâtillon tous ensemble; le temps était admirable, et nous étions ravis devoir qu'il fallait que le bac retourniU pour aller prendre l'autre carrosse. Comme nous étions à bord , nous avons discouru du chemin d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux mortelles lieues, des rochers, des bois, des précipices : nous qui sommes accoutumés depuis Moulins à courir la bague , nous avons eu peur de cette idée, et toute la bonne compagnie , et nous conjointement, nous avons repassé la rivière, en pâmant de rire de ce petit dérangement; tous nos gens en faisaient autant, et dans cette belle humeur nous avons repris le chemin de Gien, où nous voilà tous; et après que la nuit nous aura donné conseil, qui sera apparemment de nous séparer courageusement , nous irons , la bonne compagnie de son côté, et nous du nôtre.

Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce sont des forges de Vulcain : nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant , non pas les armes d'Énée , mais des ancres pour les vaisseaux : jamais vous n'avez vu redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence. Nous étions au milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces démons venaient autour de nous , tous fondus de sueur, avec des visages pales, des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs ; cette vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi , je ne comprenais pas qu'il fut possible de résister à nulle des volontés de ces messieurs-là dans leur enfer. Enlin, nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous, dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour faciliter notre sortie.

Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie qu'on puisse s'imaginer : quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer dans les nôtres , eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles voulurent gagner les devants lorsque nous étions sur une chaussée qui n'a jamais été faite que pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous passa témérairement sur la moustache : elles étaient à deux doigts de tomber dans la rivière, nous criions tous miséricorde, elles pâmaient de rire et coururent de cette sorte , et par-dessus nous et devant nous, d'une si surprenante manière, que nous en sommes encore effrayés.

Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous dire que tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nou-

velle ne vous étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez été Noé, comme vous disiez l'autre jour, nous n aurions pas trouve tant d'embarras. Je veux vous dire un mot de ma santé; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des merveilles, et je trouve que vous vous êtes fait un dragon de cette douche : si j'avais pu le prévoir, je me serais bien gardée de vous eu parler; je n'eus aucun mal de tête; je me trouvai un peu de chaleur à la gorge; et comme je ne suai pas beaucoup la première fois, je me tins pour dit que je n'avais pas besoin de transpirer connne l'année passée : ainsi, je me suis contentée de boire à longs traits, dont je me porte très-bien : il n'y a rien de si bon que ces eaux.

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