DE M"^<^ DE SÉVIGNÉ A M™"^ DE GEIGNAN
A Paris, jeudi 7 octobre 1677. '
On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vôtres pour me faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voilà , je l'ai lue , et l'ai préférée à toutes les embrassades de l'arrivée. M. le coadjuteur, M. d'Hacque\ille , le gros abbé ' , M. de Coulanges, madame de la Troche, ont très-bien fait leur devoir d'amis. Le coadjuteur et le d'iiacqueville m'ont déjà fait entendre l'aigreur de Sa Majesté sur ce pauvre curé^ , et que le roi avait dit à ]NL de Paris : « C'est un homme très -dangereux , qui enseignait une doc- « trine pernicieuse : on m'a déjà parlé pour lui ; mais plus il a « d'amis , plus je serai ferme à ne le point rétablir. » Voilà ce quUls m'ont dit d'abord, qui fait toujours voir une aversion liorrible contre nos pauvres frères. Vous m'attendrissez pour la petite ; je la crois jolie comme un ange, j'en serais folle; je crains, comme vous dites , qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous ses bons tons avant que je la voie : ce sera dommage ; vos filles ( de Sainte- Marie) (TAix vous la gâteront entièrement : du jour qu'elle y sera , il faut dire adieu à tous ses charmes. Ne pourriez-vous point l'amener ? Hélas ! on n'a que sa pauvre vie en ce monde ; pourquoi s'ôter ces petits plaisirs-là ? Je sais bien tout ce qu'il y a à répondre là-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma lettre : vous auriez du moins de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci, nous avons
' L'al)l)o le Cnmus de Ponlcarré.
^ Le curé du Saint-Esprit, alors exile, et recommandé par madame de (.ngnan. ,
riiotel lie Carnavalet'. C'est une affaire admirable, nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode; mais nous aurons une belle cour, un beau jardin , un beau quartier, et de bonnes petites filles bleues qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous m'aimez, ma cbère enfant : je voudrais pouvoir retrancher, de ce trésor qui m'est si cher, toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé. Demandez à tous ces hommes comme je suis belle ; il ne me fallait point de douches ; la nature parle, elle en voulait l'année passée, elle en avait besoin; elle n'en voulait plus celle-ci, j'ai obéi à sa voix. Pour les eaux, ma chère enfant , si vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien des remercîments à vous faire, puisque je m'en porte parfaitement bien. Vous me dites mille douceurs sur l'envie que vous avez de faire un voyage avec moi , et de causer, et de lire ; ah ! plut à Dieu (|ue vous pussiez , par quelque hasard , me donner ces sortes de marques de votre amitié! 11 y a une personne qui me disait l'autre jour qu'avec toute la tendre amitié que vous avez pour moi , vous n'en faites point le profit que vous auriez pu en faire; que vous ne connaissez pas ce que je vaux , même à votre égard. Mais c'est une folie que je vous dis là, et je ne voudrais être aimable que pour être autant dans votre goût que je suis dans votre cœur : c'est une l)elle chose que défaire cette sorte de séparation; cependant elle ne serait peut-être pas impossible. Sérieusement, ma lille, pour Unir cette causerie, je suis plus touchée de vos sentiments pour moi que de ceux de tout le reste du monde; je suis assurée que vous le croyez.
J'ai envoyé chez Corbinelli ; il se porte bien , et viendra me voir demain. Pour le pauvre abbé Bayard, je ne m'en puis remettre; j'en ai parlé tout le soir : je vous manderai comme en est madame de la Fayette ; elle est à Saint-Maur. Madame de Coulanges est à Livry; j'y veux aller pendant qu'on fera notre remue-ménage. Madame de Guitaut avait fait un fils , qui mourut le lendemain ; il fut question de lui en montrer un autre , et de lui faire croire qu'on l'envoyait à Époisses. Enfin c'est une étrange affaire ; son mari est venu pour voir comme on pourra lui faire avaler cette af-
' Rue Culture Sainte-Catherine, à l'angle de la rue des Francs-Bourfjeois, ou Marais. Jean Goujon a sculpté les figures qui en décorent la façade.
Hiction. La maréchale d'Albret ' est morte, le courrier vient d'arriv'er. Voilà Coulauges qui vient causer avec vous.
Monsieur de Coulanges.
Nous la tenons enfin cette incomparable mère-beauté , plus incomparable et plus mère-beauté que jamais : car croyez-vous qu'elle soit arrivée fatiguée ? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? Rien de tout cela : elle me fit l'honneur de débarquer chez moi , plus belle, plus fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire, et depuis ce jour-là elle a été dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien , quant au corps s'entend ; et pour son esprit, il est , ma foi, avec vous; et s'il vient faire un tour dans son beau corps , c'est pour parler encore de cette rare comtesse qui est en Provence. Que n'en avons-nous point dit jusqu'à présent , et que n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre ne ferait-on pas de ses perfections, et combien grosse eu serait la table des chapitres! ^ • — '■
Au reste, madame la comtesse, croyez-vous être faite seulement pour des Provençaux? Vous devez être l'ornement de la cour ; il le faut pour les affaires que vous y avez; il le faut , afin que je vous remercie moi-même en personne des portraits que vous m'avez envoyés ; et il le faut aussi pour nous rendre madame votre mère tout entière. En vérité, ma belle comtesse, tous vos amis et vos serviteurs opinent à votre retour : préparez-vous donc pour ce grand voyage, dormez bien, mangez^ien ; nous vous pardonnerons de n'être pas emmaigrie de notre absence ; songez donc très-sérieusement à votre santé, et croyez que personne ne peut être plus à vous , ni plus dans vos intérêts, que j'y suis.