‹ Lettres (volume 2)Chapitre 155 sur 264 · DE M"i^ DE SÉVIGISÉ A M™'' DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M"i^ DE SÉVIGISÉ A M™'' DE GRIGNAN

A Paris, mercredi 20 octobre 1677.

Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point mangé de fruits à Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dîné sainement , et pour souper ; quand les sottes gens veulent qu'on soupe sur son dîner, à six heures , je me moque d'eux ; je soupe à huit : mais quoi? une caille, ou une aile de perdrix uniquement. Je me promène, il est vrai ; mais il faut que l'on défende le beau temps, si l'on veut que je ne prenne pas l'air. Je n'ai point pris le serein ,

' Madeleine de Giiénégaud , lille du secrétaire d'État .

ce sont des médisances : et enfin IM. Ferrand était dans tous mes sentiments, souvent à mes promenades, et ne m'a jamais dédite de rien. Que voulez-vous donc conter, monsieur le chevalier ? IMais vous , avec votre sagesse , votre bras vous fait-il toujours boiter? Ce serait une chose cruelle d'être obligé de porter un bâton tout l'hiver. Et vous , madame la comtesse, pensez-vous que je n'aie point à vous gronder ? Vardes me mande que vous ne vous nourrissez pas assez , que vous mangez en récompense les plus mauvaises choses du monde , et qu'avec celte conduite il ne faut pas que vous espériez retrouver votre santé : voilà ses propres mots ; il ajoute que M. de la Garde s'en tourmente assez , mais que tout le reste n'ose vous contredire. Belle Rochebonue , grondez-la : j'aimerais mieux qu'elle coquetât avec M. de Vardes , comme vous me le mandez, que de profaner une santé qui fait notre vie à tous; car vous voulez bien, madame , que je parle en commun sur ce chapitre. Que vous êtes bien tous ensemble! que vous êtes heureux de trouver dans votre famille ce que l'on cherche inutilement ailleurs, c'est-à-dire la meilleure compagnie du monde , et toute l'amitié et la sûreté imaginable! Je le pense et je le dis souvent, il n'y en a point une pareille. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous demande la grâce de m'aimer toujours; je donne à ma filk; le soin devons dire comme je suis pour vous, et comme je vous trouve digne de toute la tendresse qu'elle a pour vous.

11 faut un peu que je vous parle , ma fille, de notre hôtel de Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux : mais comme nous sommes très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons , nous meublons votre chambre ; et ces jours de loisir nous ôtent tout l'embarras et tout le désordre du délogement. ^'ous irons coucher paisiblement , connue on va dans une maison où l'on demeure depuis trois mois. IN'apportez point de tapisserie , nous trouverons ici ce qu'il vous faut : je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir aucun chagrin , au moins en arrivant'. Notre bon abbé m'a fait peur ; son rhume était grand ; une petite fièvre : je me figurais que si tout cela eût aug-

» Madame de Sévigné prévoit que les chagrins que M^e de Grignan s'était forg«'s l'année précédente vont renaître. En effet, ces tourments de pure imagination ne tirent que s'accroître. Mme de Grignan arriva fin d'octobre à Paris, ou elle resta un an et dix mois, et retourna eu Provence en septembre IGT'J.

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iiienté, c'eût été une Oèvre continue, avec une fluxion sur la poiirine; mais, Dieu merci, il est considérablement mieux, et je n'ai plus aucune inquiétude.

Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites en l'air des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le chaos; vous trouverez le déiuêlement du monde et des éléments : vous recevrez ma lettre d'Autri : je serais plus fâchée que vous, si je passais un ordinaire sans vous entretenir. J'admire comme je vous écris avec vivacité, et comme je hais d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve , en écrivant ceci , que rien n'est moins tendre que ce que je dis ; comment! j'aime à vous écrire : c'est donc signe que j'aime votre absence; voilà qui est épouvantable. Ajustez tout cela , et faites si bien que vous soyez persuadée que je vous aime de tout mou cœur.

J'ai reçu une lettre de notre cardinal ; j'étais dans une véritable inquiétude de sa santé; il me mande qu'elle est bien meilleure; j'en remercie la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-même de vos bontés ; il n'est point bien encore , l'or potable l'a desséché ; il a trop pris sur lui , je crois qu'on le mettra au lait. Bonsoir, ma très-belle et très-aimable , et très-parfaitement aimée.

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