‹ Lettres (volume 2)Chapitre 198 sur 264 · DE il"^^ DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU · texte numérisé non relu

DE il"^^ DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU

A Paris, ce 26 mai IGS.J.

IN'avez-vous pas été bien surpris, monsieur, de vous voir glisser des mains M. de Vardes ^ , que vous teniez depuis dix-neuf ans ? Voilà le temps que notre Providence avait marqué: en vérité on n y pensait plus , il paraissait oublié , et sacrifié à l'exemple. Le roi , qui pense et qui range tout dans sa tête , déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans deux ou trois jours : il conta qu'il lui avait fait écrire par la poste , qu'il avait voulu le surprendre , et qu'il y avait plus de six mois que personne ne lui en avait parlé. 8a Majesté eut contentement ; il voulait surprendre , et tout le monde fut surpris ; jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni un si grand bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête unique en son espèce , et un vieux justaucorps à brevet ^ , comme on le portait en 1G63. Il se mit un genou à terre

' Elle mourut peu de temps après. On a prétendu qu'elle fut empoisonnée. Madame l'assure dans ses httres; madame de Caylusle nie dans ses Mémoires.

* M. de Vardes, qui était en exil , venait d'être rappelé à la cour.

» C'était une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, qui distinguait les principaux courtisans

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dans la chambre du roi , où il n'y avait que M. de Cliâteauneuf : le roi lui dit que tant que son cœur avait été blessé, il ne Tavait point rappelé; mais que présentement (î'était de bon cœur, et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et d'un air pénétré; et ce don des larmes que Dieu lui a donné ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le roi fit appeler M. le Dauphin , et le présenta comme un jeune courtisan ; M. de Vardes le reconnut et le salua : le roi lui dit en riant : « Var- « des, voilà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue personne de- •< vant moi. » M. de Vardes du même ton : « Sire, je ne sais plus « rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jus- « qu'à trente sottises.— Eh bien ! ]e le veux, dit le roi ; reste àviugt- 't neuf. » Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit : « Sire , quand on est assez misérable pour être éloigné de « vous , non-seulement on est malheureux , mais on est ridicule. « Tout est sur ce ton de liberté et d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est venu un jour à Paris, il m'est venu voir ; j'étais sortie pour aller chez lui : il trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui : ce fut une joie véritable ; je lui dis un mot de notre aini Corbinelli. « Quoi, madame! mon maître ! * mon intime! Thomme du monde à qui j'ai le plus d'obligation! « pouvez- vous douter que je ne l'aime de tout mon cœur ?» Cela me plut fort. Il loge chez sa fille , il est à Versailles. Le Cour part aujourd'hui , je crois qu'ilreviendra pour rattraper le roi à Auxerre: car il paraît à tous ses amis qu'il doit faire le voyage, où assurément il fera bien sa cour , en donnant des louanges fort naturelles à trois petites choses , les troupes , les fortifications et les conquêtes de Sa Majesté. Peut-être que noire ami vous dira tout ceci , et que ma lettre ne sera qu un misérable écho ; mais à tout hasard je me suis jetée dans ces détails, parce que j'aimerais qu'on me les écrivît en pareille occasion, et je juge de moi par vous , mon cher monsieur; souvent j'y suis attrapée avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M de îNoailles, votre digne et généreux ami , a rendu de très-bons offices à M. de Vardes : il est assez oénéreux pour n'en pas douter. M. de Calvissou est arrivé , cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vérité je suis fatiguée de cette longueur , je ne suis pas en humeur de parler bien , que de ÎM. de Vardes , et toujours M. de Vardes ; c'est l'évangile du jour.

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