‹ Lettres (volume 2)Chapitre 201 sur 264 · G. — DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M"'^' DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

G. — DE M""^ DE SÉVIGNÉ A M"'^' DE GRIGNAN

Aux îlfx'hers , mercredi 27 septembre icsi.

Knfin, ma (ille, voilà trois de vos lettres, .l'admire comme cela devient, i\m\v\ on n'a plus d'autre consolation : c'est la vie, c'est

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une agitation, une occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en faiblesse, on n'est soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres lettres ; enOn, on sent que c'est un besoin de recevoir cet entrelien d'une personne si chère. Tout ce que vous me dites est si tendre et si touchant, que je serais aussi honteuse de lire vos lettres sans pleurer, que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons un peu de Versailles ; j'ai fort bonne opinion de ce silence ; je ne crois point qu'on veuille vous refuser une chose si juste % dans un temps de libéralités : vous voyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire cette tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si , par vos soins et vos sollicitations , vous obteniez cette petite grâce ! Elle ne pourrait venir plus à propos ; car je crois ( et cette peine se joint souvent aux autres ) que vous êtes dans de terribles dérangements. Pour moi, je suis convaincue que je ne serais jamais revenue de ceux oii m'aurait jetée un retardement de six mois : quand on a poussé les choses à un certain point , on ne trouve plus que des abîmes; et vous êtes entrée la première dans ces raisons ; elles font ma consolation , et je me les redis sans cesse.

Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous; ma belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de vapeurs : elle change cent fois le jour de visage , sans en trouver un bon ; elle est d'une extrême délicatesse ; elle ne se promène quasi pas ; elle a toujours froid ; à neuf heures du soir elle est tout éteinte , les jours sont trop longs pour elle ; et le besoin qu'elle a d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute ma liberté , afin que je lui laisse la sienne : cela me fait un extrême plaisir. Il n'y a pas moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette maison; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de petits ordres invisibles. Je me promène seule , mais je n'ose me livrer à l'entre-chien et loup , de peur d'éclater en cris et eu pleurs ; l'obscurité me serait mauvaise dans l'état où je suis : si mou âme peut se fortifier , ce sera à la crainte de vous fâcher que je sacrifierai ce triste divertissement : présentement c'est à ma santé, et c'est encore vous qui me l'avez recommandée; mais enfin c'est toujours vous. Il ne tient pas à moi qu'on ne sache l'amitié tendre et solide que vous avez pour moi, j'en suis convaincue, j'en

' Madame de Grignan sollicitait UQ dédommagement pour les dépenses extraordinaires que son mari avait été obligé de faire sur les cotes de Provence.

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suis pénétrée, il faudrait que je fusse bien injuste pour eu douter : si madame de Montchevreuil a cru que ma douleur surpassait la vôtre, c'est qu'ordinairement ou n'aime point sa mère comme vous m'aimez. Pourquoi vous allez-vous blesser à l'épéede voir ma cbambre ouverte? Qu'est-ce qui vous pousse dans ce pays désert? C'est bien là où vous me redemandez. Vous m'avez fait un grand plaisir de me parler de Versailles : la place de madame de Maintenon est unique dans le monde; il n'y en a jamais eu , et il n'y en aura jamais : vous n'aurez pas oublié au moins de lui faire remonter quelques paroles par madame de Montcbevreull ' . Je ne veux point d'aide pour la cbaise de M. de Coulanges ; laissez-moi faire , je bats monnaie ici. Je suis fort aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le coadjuteur et vous soyez toujours liés par mes deux joues; conservez moi les vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé ; ne vous fatiguez plus tant , ayez pitié de moi ; j'aurais bien de la peine à soutenir plus de tristesse que je n'en ai.

La mort de madame de Cœuvres* est étrange, et encore plus celle du cbevalier d'Humières ^ : hélas ! comme cette mort va courant partout et attrapant de tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours quelque scrupule d'attaquer cette perfection ])ar une médecine. Nous attendons les capucins : cette petite femmeci fait pitié, c'est un ménage qui n'est point du tout gaillard : ils vous font tous deux mille compliments. On ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît trop; point d'empressement, rien qui chagrine , rien qui réveille aussi , cela est tout comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des bontés que vous avez pour lui, je l'envie bien présentement : voila ce qui lui vaut mon amitié. Le /yie;i 6o;i , qui veut que je vous dise bien des choses pour lui , calcule tout le jour et se porte bien. Adieu , ma chère enfant ; que puis-je vous dire qui approche de ce que je sens pour vous ?

' Madame de Montchevreuil , ancienne amie de madame de Maintenon , et gouvernante des lilles d'honneur de madame la Dauphine.

' Madeleine de Lionne. li parait qu'elle mourut d'une saignée faite maladroitement.

^ Balthazar de Crevant d'Humières, chevalier de Malte, commandeur de Villiers au Liège, abbé de Saint-Maixant et de Preuilly.

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'247.— DE M"^ DE SEVIGNE A M""" DE GlUGISAN.

Aux Rochers, mercredi lô novembre 1684.

J'ai euvie, ma chère bonne,- de commencer à vous répoudre par la lettre que m'a écrite le maréchal d'Estrades; il me conte si bonuement et si naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet , et je vois si bien tout l'intérêt que votre amitié vous fait prendre à la vie que je fais ici, quejen'ai pu lire sans pleurer la lettre de ce bon homme : mais, ma chère bonne, quand je suis venue à l'endroit où vous avez pleuré vous-même en apprenant le sensible souvenir que j ai toujours de votre aimable personne , et de notre séparation, j'ai redoublé mes soupirs et mes sanglots. Ma chère bonne , je vous en demande pardon , cela est passé ; mais je n'étais point en garde contre ce récit tout naïf que m'a fait ce bon homme ; il m'a prise au dépourvu, et je n'ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà , ma chère enfant , une relation toute naturelle de ce qui m'est arrivé de plus considérable depuis que je vous ai écrit ; mais il s'est passé dans mon cœur un trait d'amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je n'ai pu vous le cacher : aussi bien , ma bonne, il me semble que vous êtes assez comme moi, et que nous mettons au premier raug les choses qui nous regardent, et le reste vient après pour arrondirla dépêche. Vous dites que je ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hélas! qu'il me serait aisé de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons qui m'obligent à cette séparation , des misères de ce pays, de ce qu'on m'y doit, de la manière dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et de quelle façon je me serais laissée surmonter et suffoquer par mes affaires, si je n'avais pris, avec une peine infniie , cette résolution ! Vous savez que depuis deux ans je la diffère avec plaisir, sans y balancer : mais , ma chère bonne , il y a des extrémités où l'on rom- ■ prait tout, si l'on voulait se roidir contre la nécessité ; je ne puis plus liasarder ces sortes de conduites hasardeuses : le bien que je possède n'est plus à moi ; il faut finir avec la même probité dont on a fait profession toute sa vie : voilà ce qui m'a arrachée , ma bonne, d'entre vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous en cache les suites, parce que je veux me bien porter, et que je tâche de me les cacher à moi-même : mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient, et me persuade quenlin je vous reverrai; et c'est cette pensée qui me fait vivre. Je suis ici

avec mon (ils, qui est ravi de m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit; cela me fait un sommeil salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses fermiers me doivent , et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois, ma chère bonne, que vous entrez dans ces vérités qui finiront , et qui me feront retrouver comme j'ai accoutumé d'être : je n'ai pu m'empécher de vous dire tout ce détail dans l'intimité et l'amertume de mon cœur, que l'on soulage en causant avec une bonne, dont la tendresse est sans exemple. J'ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la perfection, et j'aime INI. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir montré ma lettre; elle doit vous avoir remise de vos imaginalions; le style qu'on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé.

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