DE W'»'^ DR SÉYIG?sÉ AU MARQUIS DE SÉYIGNE , SON FILS
k Paris, ce 5 aoùl ifisi.
Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite histoire. Vous avez regretté mademoiselle de.... ; vous avez mis au rang de vos malheurs de ne l'avoir point épousée ; vos meilleures amies étaient révoltées contre votre bonheur; c'étaient madame de Lavardin et madame de la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité, bien faite , avec cent mille écus ! ne
' Avec Jeanne Marguerite de Brel.anlde Mauron, Jille du baron de Mau • ron conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise de Quélen. File avait 2(.n,o(M. francs en mariage, et son pure plus de co,noo livres de rente.
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donne le jour au grand Condé. r y >=
faut il pas être bien destiné à n être jamais établi , et à finir sa vie comme un misérable, pour ne pas profiter des partis de cette conséquence, quand ils sont entre nos mains? Le marquis de.... n'a pas été si difficile , la voilà bien établie. Il faut être bien maudit pour avoir manqué cette affaire-là : voyez la vie qu'elle mène ; c'est une sainte , c'est l'exemple de toutes les femmes. Il est vrai , mou très-cber, jusqu'à ce que vous ayez épousé mademoiselle de Mauron , vous avez été prêt à vous pendre ; vous ne pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles dispositions de sa jeunesse , qui faisaient dire à madame de la Fayette qu elle n'en aurait pas voulu pour son fils avec un million, s'étaient beureusement tournées du côté de Dieu; c'était son amant, c'était l'objet de son amour; tout s'était réuni à cette unique passion. Mais comme tout est extrême dans cette créature , sa tête n'a pas pu soutenir l'excès du zèle et de l'ardente cbarité dont elle était possédée; et, pour contenter ce cœur de Madeleine, elle a voulu profiter des bons exemples , et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert, et des saintes pénitentes. Elle a voulu être le don Qidchotle de ces admirables bistoires, elle partit , il y a quinze jours, de cbez elle à quatre beures du matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais; elle trouva dans le faubourg une cbaise roulante, elle monte dedans , et s'en va à Rouen toute seule , assez décbirée , assez barbouillée, de crainte de quelque mauvaise rencontre; elle arrive à Rouen , elle fait son marcbé de s'embarquer dans un vaisseau qui va aux Indes; c'est là oii Dieu l'appelle , c'est où elle veut faire pénitence; c'est où elle a vu, sur la carte, les endroits qui l'invitent à finir sa vie sous le sac et sur la cendre ; c'est là où l'abbé Zozime' la viendra communier quand elle mourra. Elle est contente de sa résolution , elle voit bien que c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte ; il faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent son départ ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père, et toute sa famille ; elle dit à toute heure :
Ça, courage, mon cœur, point de faiblesse humaine. 11 parait qu'elk est exaucée, elle touche au moment bienheureux
' Fameux solitaire du sixième siècle, qui venait communier tous les ans s.iinte Marie égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint, dans un désert sur les bords du Jourdain. ( Foycz la fie des Pères du désert. )
qui 1.1 sépare pour jamais de notre contiuent; elle suit la loi del'Iv vangile, elle quitte tout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s'aperçoit dans sa maison qu'elle ne revient point dîner ; on va aux églises voisines, elle n'y est pas; oneroit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles ; on commence à s'étonner, on demande à ses gens , ils ne savent rien; elle a un petit laquais avec elle, elle sera sans doute à Port-Royal des champs, elle n'y est pas; où pourra-t-elle être? On court chez le curé de Saint-Jacques du Haut- Pas; le curé dit qu'il a quitté depuis longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleine de pensées extraordinaires et de désirs immodérés de Ja Thébaïde , comme il est honnne tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se mêler de sa conduite. On ne sait plus à qui avoir recours : un jour,- deux, trois, six jours, on envoie à quelcjues ports de mer, et par un hasard étrange on la trouve à Rouen, sur le pointde s'en aller à Dieppe, et de là au bout du monde. On la prend, ou la ramène bien joliment, elle est un peu embarrassée.
J'allais, j'étais; l'amour a sur moi tant d'empiro. Une confidente déclare ses desseins ; on est aOligé dans la famille ; on veut cacher cette folie au mari , qui n'est pas à Paris , et gui aimerait mieux une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec madame de Lavardin , qui pâme de rire, et qui dit à ma fille : Me pardonnez-vous d'avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette infante 1 On conte aussi cette tragique histoire à madame de la Fayette, qui me l'a répétée avec plaisir, et qui me prie de vous mander si vous êtes encore bien en colère contre elle; elle soutient qu'on ne peut jamais se repentir de n'avoir pas épousé une folle. On n'ose en parler à mademoiselle de Grignan , son amie, qui mâchonne quelque chose d'un pèlerinage, et se jette, pour avoir plus tôt fait, dans un profond silence. Que dites-vous de ce petit récit? vous a-t-il ennuyé? n'êtes-vous pas content? Adieu , mon fils ; M. de Schomberg marche en Allemagne avec vingt-cinq mille hommes : c'est pour faire venir plus promplement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.
245, — DE Mf"« DE SÉVIGNÉ A. M""^ DE GRIGNAN.
A Angers, ce mercredi 20 septembre I68i. J'arrivai hier à cinq heures au pont de Ce, après avoir vu le matin à Saumur ma nièce de Bussy , et entendu la messe à la bonne
Sotre-Dame. Je trouvai , sur le bord de ce pout , un carrosse à six chevaux , qui me parut être mon fils ; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a envoyé me recevoir , parce qu'il est un peu malade aux Rochers : cet abbé me fut agréable ; il a une petite impression de Grignan par son père et par vous avoir vue, qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui pourrait venir au-devant de moi ; il me remit votre lettre écrite de Versailles , et je ne me contraignis point devant lui de répandre quelques larmes, tellement amères , que je serais étouffée s'il avait fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable, que ce commencement a été bien rangé! \o\is affectez de paraître une véritable Dulcinée ; ah ! que vous l'êtes peu ! et que j'ai vu , au travers de la peine que vous prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même tendresse qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah ! ma bonne, que mon cœur est pénétré de votre amitié ! que j'en suis bien parfaitement persuadée , et que vous me fâchez quand , même en badinant, vous dites que je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et que vous êtes imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait; mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous êtes pour moi toutes choses , et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille bien-aimée que je le suis devons. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous quelquefois cachés ! Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je u'ai jamais douté du fond ; mais vous me comblez présentement de toutes ces richesses , et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que j'ai pour vous , qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en dire. Vous me paraissez assez malcontente de votre voyage ( rfe rersailles), et du dos de madame de Brancas : vous avez trouvé bien des portes fermées ; vous avez , ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retardé ; peut-êtrn pourrez-vous revoir M. de Louvois : enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche : vous aurez soin de me mander la suite. Je viens d'ouvrir la lettre que vous écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y faites voir pour moi! quels soins! que ne vous dois-je point, ma chère bonne? Je consens que vous lui fassiez valoir mon départ dans cette saison : mais Dieu sait si l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes affaires n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans
DK MADAMK DE SEVIGNE. 513
la vie OÙ It'siorces épuisées demandent, à ceux qui ont un peu d'hon. neur et de conscience, de ne pas pousser les choses à Textrémité. Voilà le fond et la pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le Bien bon , qui est eu vérité fort fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le saint évêque {Henri Arnauld) : je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon ami , et content de votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite; et je vis entrer, un moment après, mesdames de Vesins, de Varennes et d'Assé : la dernière vous reverra bientôt. Adieu , ma chère bonne mignonne, je vais dîner chez* le saint évêque. J'aime la belle d'Alerac , dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous, et qui s'en souviennent. Allez à Livry; et si vous y pensez à moi , comme vous me le dites en vers et en prose , croyez qu'il n'y a point de moment où je ne pense à vous , avec une tendresse vive et sensible qui durera autant que moi.
A Angers , ce jeudi 21 septembre.
.Te pars , ma bonne , pour les Rochers : je ne puis monter en carrosse sans vous dire encore un petit adieu. J'ai diné, comme vous savez , avec ce saint prélat •. sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comprendre ; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est plus soutenu dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui; j'ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l'esprit de ses frères ; c'est un prodige , je suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai été toute l'aprèsdîner au Roncerai et à la Visitation. Mademoiselle d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade, et ne m'a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins , d'Assé et Varennes ne m'ont point quittée , et m'ont fait une grande collation; et les revoilà encore qui viennent me dire adieu, et le saint prélat , et l'abbé Arnauld : nous ne faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai , ma chère bonne, de v^os lettres aux Rochers, et je vous écrirai ; mon Dieu! ma chère Comtesse , aimez-moi toujours.