‹ Lettres (volume 2)Chapitre 24 sur 264 · DE M"»^ DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN · texte numérisé non relu

DE M"»^ DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN

A Paris, ce 4 décembre 1668 ]S'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie , et où je ne voulais pas vous tuer à terre ? J'attendais une réponse sur cette belle action : vous n'y avez pas pensé ; vous vous êtes contenté de vous relever, et de reprendre votre épée, comme je vous l'ordonnais. J'espère que ce ne sera pas pour vous eu servir jamais contre moi.

Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera de la joie : c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse , non pas le plus joli garçon , mais un des plus honnêtes hommes du royaume : c'est M. de Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire place à votre cousine , et même son père et son fils , par une bonté extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et. se trouvant d'ailleurs , et par sa naissance, et par ses étabhssements , et par ses bonnes qualités , tel que nous le pouvions souhaiter, nous ue le marchandons point , comme on a accoutumé de faire : nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. 11 paraît fort content de notre alliance ; et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l'archevêque d'Arles son oncle , son autre oncle l'évêque d'Uzès étant ici , ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de Tannée. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu manquera vous en demander votre avis et votre approbation. Le public parait content , c'est beaucoup : car on est si sot , que c'est quasi sur cela qu'on se règle.

Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez, s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous

• Allusion à ces vers de Corneille dans Cinna , V* acte , scène 3 ;

lu trahis mes bicnfaiU, je les veux redoubler, le len avais comblt} , je t'en veux accabler.

ayez mis nu bas du portrait que vousavez de moi, que j'ai été mariée à un gentilhomme breton, honoré des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela n'est pas juste, mon cher cousin; je suis depuis peusi bieninstruite de la maison de Sévigné, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse en Breta^me, et ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion pour étaler leur marchandise ; voici la nôtre :

Quatorze contrats de mariage de père en fils ; trois cent cinquante ans de chevalerie ; les pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux comme des Bretons, quelquefois de grand s biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de bonnes et de grandes alliances ; celles de 350 ans , au bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec , Montmorency , Baraton e^ Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson ; depuis ces quatre, ce sont des Guesclin , desCoaquin, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de leur même maison ; des du Bellay , dcsRieux , des Bodegal , des Plessis- Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement , jusqu'à

Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai , il faut m'en croire

Je vous conjure donc , mon cousin, si vous me voulez obliger, de changer votre écriteau ; et si vous n'y voulez point mettre de bien, n'y mettez point de rabaissement. J'attends cette marque de votre justice , et du reste d'amitié que vous avez pour moi.

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