DE M"''^ DE SÉVTGNÉ AU COMTE DE BUSSVRABUTIN
A Paris , ce 7 janvier iGfia.
Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la lettre où je vous donnais la vie , que j'étais en peine de vous , et je craignais qu'avec la meilleure intention du monde de vous pardonner (comme je ne suis pas accoutumée à manier une épée), je ne vous eusse tué sans y penser. Cette raison seule me paraissait bonne avons pour ne m'avoir point fait de réponse. Cependant vous me l'aviez faite , et l'on ne peut pas avoir été mieux perdue qu'elle ne l'a été. Vous voulez bien que je la regrette encore. Tout ce que vous écrivez est agréable ; et si j'eusse souhaité la perte de quelque chose, ce n'eût jamais été pour cette lettre-là. Vous me dites trèsnaïvement tous les écriteaux qui sont au bas de mes portraits ; je suis persuadée que ceux qui en ont parlé autrement ont menti ;
mais celui où vous me louez sur l'amitié, qu'en dites-vous ? Tentends votre ton, et je comprends que c'est une satire selon votre pensée ; mais comme vous serez peut-être le seul qui la preniez pour une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette louange m'e^t acquise par des raisons assez fortes, je consens que ce que vous avez écrit demeure écrit à l'éternité : et pour vous , monsieur le comte, sans recommencer ni notre procès ni notre combat , je vous dirai que je n'ai pas manqué un moment à l'amitié que je vous devais. Mais n'en parlons plus : je crois que dans votre cœur vous en êtes présentement persuadé.
Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne !a connaissez point ^ le Boucliet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé ,- et qui vous paraissent barbares , vous dirait qu'il faut baisser le pavillon devant elles.
Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins :"hélas ! je ne les aime que trop , et je ne suis que trop sensiblement touchée de ne pas voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui lui étaient dus ; mais il se faut consoler, dans la pensée que l'histoire lui fera la justice que la fortune lui a si injustement refusée. Il ne faut donc pas que vous me querelliez sur le cas que je fais de quelques maisons, au préjudice de la nôtre : je dis seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j'en ai vu.
Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan : il est vrai que c'est un très-bon et un très-honnéte homme, qui a du bien, de la qualité, une charge , de l'estime et de la considération dans le monde. Que faut- il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue. Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration que je vous envoie, mon cher cousin , et soyez persuadé que , par mon goût , vous seriez tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous y tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement , et mille fois je médis eu moi-même : Bon Dieu! quelle différence ! On parle de guerre , et que le roi fera la campagne.