‹ Lettres (volume 2)Chapitre 259 sur 264 · DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES · texte numérisé non relu

DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES

AGrignan, le 26 juillet ifiDT.

Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très-subile de M. de Louvois , que je ne sais par oii commencer pour vous en parler. Le voila donc mort, ce grand ministre , cet homme si considérable , qui tenait une si grande place ; dont le moi , comme dit M. Nicole, était si étendu; qui était le centre de tant de choses ! Que d'affaires , que de desseins , que de projets, que de secrets , que d'intérêts à démêler , que de guerres commencées , que d'iutrigues ,

DK V\I)\ME DE SEVIONE. G37

que (le beaux coups (iVcliecsà faire elà conduire! Ali! mon Dieu, <lonne/.-inoi uai peu de temps, je voudrais bien donner un éeheeau duc deSavoie, un mat au prince d'Orange. Non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cetteétrange aventurc.^ non, en vérité, iiy faut réfléchir dans soncabinet. Voilà le second ministre 'que vous voyez mourir, depuis que vous êtes à Rome ; rien n'est plus différent que leur mort , mais rien n'est plus égal que leur fortune, et les cent millions de chaînes qui les atta- (liaient tous deux à la terre.

Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu , vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave : mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai oui dire qu'un homme d'un très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville : il en conclut qu'il fallait que la religion chrétienne fut toute sainte et toute miraculeuse, de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de profanations : faites donc comme lui , tirez les mêmes conséquences , et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs ; qu'aux premiers siècles, toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre ; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre, sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort était attachée : et quelle mort ! Vous n'avez qu'à lire cette histoire , pour vous persuader qu'une religion subsistante par un miracle continuel , et dans son établissement et dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi : lisez saint Augustin dans sa rérité de la relifiion , lisez VAbbadie ^ , bien différent de ce grand saint; mais très-digne de lui être comparé, quand il parle de la religion chrétienne : demandez à l'abbé de Polignacs'il estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées , et ne jugez point si légèrement ; croyez que , quelque manège qu'il y ait dans le conclave, c'est toujours le Saint-Ksprit qui fait le pape; Dieu fait tout , il est le maître de tout , et voici connue nous devrions penser : j'ai lu 'ceci en bon lieu : Quel mal peut-il arriver à une personne

' M. (le Seigni'Ini était mort l'année précédente.

^ Auteur d'un livre sur la f'éritt de la religion chrélicnnc. Il était prolestant.

r»3fi •. LETTRES

qui sait que Dieujait tout , et qui ainie tout ce que Dieu fait f Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher cousin.

310. — DE M'iie DE SÉVIGKÉ A M. DE COULANGES , QUI ÉTAIT ALORS A ANCl-LE-FKANC, CHEZ M"" DE LOUVOIS.

A Grignan, le 9 septembre 1694.

J'ai reçu plusieurs de vos lettres , mon cher cousin ; il n'y en a point de perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mérite particulier, et font la joie de toute notre société : ce que vous mettez pour adresse sur la dernière, en disant adieu à tous ceux que vous nommez, ne vousa brouillé avec personne: Au château royal de Grignan. Cette adresse frappe , donne tout au moins le plaisir de croire que, dans le nombre de toutes les beautés dont votre imagination est remplie, celle de ce château , qui n'est pas commune, y conserve toujours sa place , et c'est un de ses plus beaux titres: il faut que je vous en parle un peu , puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par où l'on montait dans la seconde cour, à la honte des Adliémars, est entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer; je ne dis point grand, ni mag^aifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu jeter tous les appartements par terre , il a fallu se réduire à un certain espace , où l'on a fait un chef-d'œuvre. Le vestibule est beau , et l'on y peut manger fort à son aise ; on y monte par un grand perron ; les armes de Grignan sont sur la porte ; vous les aimez, c'est pourquoi je vous en parle. Les appartements des prélats, dont vous ne connaissez que le salon , sont meublés fort honnêtement , et l'usage que nous en faisons est très-délicieux. Mais puisque nous y sommes, parlons un peu delà cruelle et continuelle chère que l'on y fait, surtout en ce tempsci ; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on mange partout, des perdreaux, cela est commun ; mais il n'est pas commun qu'ils soient tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en faisant une certaine mine , et criant : Ah , quel fumet î sentez un peu ; nous supprimons tous ces étonnemeuts ; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets ; il n'y a point à choisir : j'en dis autant de nos cailles grasses , dont il faut que la cuisse se sépare du corps à la première semonce (elle ny manque jamais), et des tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons , les ligues et les muscats, c'est une chose étrange : si nous voulions par quelque bizarre fan-

tiùsie, trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris; il ne s'en trouve point ici; les ligues blanches et sucrées , les muscats comme des grains d'ambre que Ton peut croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tête si vous en mangiez sans mesure , parce que c'est comme si l'on buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-I.aurent : mon cher cousin, quelle vie ! vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil ; elle ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle sorte de détail je me suis jetée , c'est le hasard qui conduit nos plumes ; je vous rends ceux que vous m'avez mandés , et que j'aime tant; cette liberté est assez commode, on ne va pas chercher bien loin le sujet de ses lettres. . ,

'Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitte Paris, contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air : hé, où est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point à Paris? Nous le trouvons quand il plaît à Dieu, et jamais plus tôt. Parlez-moi bien de vos grandeurs de Tonnerre et d'Ancile-Franc ; j'ai vu ce beau château , et une reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient directement». Je vous trouve trop heureux ; au sortir des dignités de M. le duc de Chaulnes , vous entrez dans l'abondance et les richesses de madame de Louvois; suivez cette étoile si bienfaisante, tant qu'elle vous conduira. Je le demandais l'autre jour à madame de Coulanges : elle m'a parle de Girette ; ah ! quel fou !

Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousm, au maréchal d'Humières, le plus aimable , le plus aimé de tous les courtisans. Il a dit à M. le curé de Versailles : Monsieur, vous voyez un homme qui s'en va mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pensé, ni à son salut, ni à ses affaires; il disait bien vrai, et cette vérité est digne de beaucoup de réflexions : mais je quitte ce sérieux, pour vous demander, sur un autre ton sérieux, si je ne puis pas assurer ici madame de Louvois de mes treshumbles services; elle est si honnête, qu'elle donne toujours envie de lui faire exercer cette qualité. Mandez-moi qui est de votre troupe , et me payez avec la monnaie dont vous vous servez présentement. Je suis aise que vous soyez plus près de nous , sans que cela me donne plus d'espérance ; mais c'est toujours quelque • Trait dirige contre ta vanité de M. de Clermoul-Tonnerro , évèque de Novon.

chose. M. de Grignau est revenu à Marseille ; c'est signe que nous l'aurons bientôt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de prendre bientôt le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous aime et vous embrasse chacun au prorata de ce qui lui l'onvient, et moi plus que tous. M. de Carcassonne est charmé de vos lettres.

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