‹ Lettres (volume 2)Chapitre 36 sur 264 · DE M'"'= DE SEVIGNE A M""^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'"'= DE SEVIGNE A M""^ DE GRIGNAN

A Paris, raeronxli 4 mars IHTf.

Ah! ma lille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous avez été! et que je vous aurais mal teuu ma parole , si je vous avais promis de u'élre point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien qu'il est passé : mais il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, sans frémir d'horreur, et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, il veut bien vous exposer. Ah ! mon Dieu ! qu'il eût été bien mirux d'être timide , et de vous dire que , si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et ue souffrirait point que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion ! ce Rhône qui fait peur à tout le monde , ce pont d'Avignon oiî l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche ; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés dans un moment ! Je ne soutiens pas cette pensée , j'en frissonne , et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi , n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable? Une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles qu'ils le sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est resté ; je crois du moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée ; pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion, que de m'avoirfait naître. C'est à M. de Grignan que je m'en prends; le coadjuteur a bon temps ; il n'a été grondé que pour la montagne de Tarare; elle me paraît présentement comme les pentes de Kemours. M. Busche"^ m'est venu voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a bien menée : je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes , et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous paraîtra bien ridicule; vous la recevrez dans un temps où vous ne

' Le conducteur de madame de (iritinaii.

songerez plus au pont (l'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, présentement? C'est le malheur des connnerces si éloignés; ilt'aut s'y résoudre, et ne pas même se révolter contre cet inconvénient: cela est naturel, et la contrainte serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées; il faut entrer dans l'état naturel où l'on est, en répondant à une chose qui tient au cœur: vous serez donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de votre séjour à Arles; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m'aimez-vous point de vous avoir appris l'italien.^ Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avec ce vice-légat : ce que vous dites de cette scène est excellent; mais que j'ai peu goûté le reste de votre lettre ! Je vous épargne mes éternels recommencements sur ce pont d'Avignon, je ne l'oublierai de ma vie.

33. — DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M™*^ DE GRIGNAN. A Paris, mercredi il mars Ifi7l.

Je n'ai point encore reçu vos lettres; j'en aurai peut-être avant que de fermer celle-ci : songez , ma chère enfant , qu'il y a huit jours que je n'ai eu de vos nouvelles ; c'est un siècle pour moi. Vous étiez à Arles; mais je ne sais rien par vous de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un gentilhomme' de ce pays-là, qui était présent à cette arrivée, et qui vous a vue jouer à petite prime avec Vardes* , Bandol, et un autre; je voudrais pouvoir vous dire comme je l'ai reçu, et ce qu'il m'a paru, de vous avoir vue jeudi dernier. Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir pu quitter M. de Grignan, j'admire bien plus celui-ci de vous avoir quittée : il m'a trouvée avec le père Mascaron, à qui je donnais un très-beau dîner : comme il prêche à ma paroisse , et qu'il vint me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon d'entendre parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous avez eu trois ou quatre démêlés à votre avènement : ma (ille, on ne parvient point à ne pas avoir de ces malheurs eu province mais, comme il n'y a peut-être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, j'attendrai que vous m'en parliez, avant que devons dire mon

' M. de Julianis.

' Le marquis de Vanl<\s, disjiracié par Louis XIV , élail alors relégué dans 6011 gouveruement d'Aigues-Morles,

avis sur ce sujet. Tai demandé à ce iientilhomme si vous n'étiez point bien fatiguée; il m'a dit que vous étiez très-belle ; mais vous savez que mes yeux pour vous sont plus justes que ceuxdes autres : je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée, au travers de leurs approbations. J'ai -été enrhumée ces jours-ci, et j'ai gardénia chambre ; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir voir: l'abbé Tètu' m'a fort priée de le distinguer en vous écrivant. Je n'ai jamais vu une personne absente être si vive dans tous les cœurs; c'était à vous qu'était réservé ce miracle : vous savez comme nous avons toujours trouvé qu'on se passait bien des gens; on ne se passe point de vous : ma vje est employée à parler de vous: ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je cherche le plus. N'allez point craindre que je sois ridicule : car, outre que le sujet ne l'est pas , c'est que je connais parfaitement bien et les gens et le lieu , et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron : j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre; un demi-quart des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte.

Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout m'accoutumera vous savoir à deux cents lieues de moi; je suis plus touchée que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin , je repleure sur nouveaux frais, je ne vois goutte dans votre cœur , je me représente cent choses désagréables que je ne puis dire , je ne vois pas mêmeceque pense M. de Grignan; et tout est brouillé , je ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois accablée d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous portez; rien n'est plus grand ni plus considéré ; nulle famille ne peut être plus aimable : vous y êtes adorée, à ce que je crois , car le coadjuteur ne m'écrit plus; mais j'ignore comment vous vous portez dans tout ce tracas; c'est une sorte de vie étrange que celle des provinces; on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous faites des merveilles , et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles vous coûtent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous plaindre pas.

Je reçois votre lettre , ma chère enfant, et j'y fais réponse avec précipitation parce qu'il est tard : cela me fait approuver les avan-

' Jacques Têtu, abbé de Belval ; c'était un personnage vaporeux plaint paf M. de Sévigné, et dont .M. de Coulanges se moquait. Il était de l'Académie française.

ces de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures à votre arrivée n'est pas vrai ; j'en suis très-aise ; œs sortes de petits procès dans les villes de province , où l'on n'a rien autre chose dans la tète , font une éternité d'éclaircissements, et c'est assez pour mourir d'ennui. Mais vous êtes bien plaisante, madame la comtesse , de montrer mes lettres : où est donc ce principe de cachotterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? Vous pensez m'apaiser par vos louanges , et me traiter toujours comme la Gazette de Hollande ; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je vous mande, friponne; et moi je montre quelquefois , et à certaines gens, celles que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que je pleure tous les jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu'on voie que vous m'aimez , et que, si vous avez mon cœur tout entier, j'ai une place dans le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande : Ne suis-je point nommé? Et je dis : Non, pas encore, mais vous le serez. Par exemple , nommez-moi un peu M. d'Ormesson, et les Mesmes ' ; il y a presse à votre souvenir; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé : ils ont raison , ma fille , vous êtes aimable, et rien n'est comme vous. Voilà, du moins, ce que vous cacherez , car, depuis Niobé , jamais une mère n'a parlé comme je fais. Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer que, si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. Comment ! ne me pas remercier d'un tel présent ! ne me point dire qu'il est transporté ! Il m'écrit pour me la demander, et ne me remercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il ' peut fort bien être accablé ainsi que vous ; ma colère ne tient à guère, et ma tendresse |)our vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous me mandez est très-plaisant ; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps d'en dire davantage. Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il y a déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçu. Je ne sais aucune nouvelle : le roi se porte fort bien; il va de Versailles à Saint-Germain, de Saint-Germain à Versailles; tout est comme il était. La reine fait souvent ses dévotions, et va au salut du saint sacrement. Le père Bourdaloue prêche : bon Dieu! tout est au-dessous des louanges qu'il mérite. L'autre jour notre

• Jean- Antoine de Mesmes, président à morUer , et son iils Jean-Jacques, comlo d'Avaux.

abbé eut un démêlé avant le sermon avec M. de Noyon », qui lui Ut entendre qu'il devait bien quitter sa place à un homme de la maison de Clermont : on a fort ri de ce titre, pour avoir la place d'un abbé à Téglise; on a bien reconté là-dessus toutes les clefs de la maison de Tonnerre , et toute la science du prélat sur la pairie. Je dîne tous les vendredis chez le Mans = avec M. de la Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait la joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa servante aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui ferai mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage, c'est à vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Yardes ni à mon ami Corbinelli ; je les crois retournés en Languedoc. J'aime votre fille à cause de vous; mes entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une grand'mère.

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