DE M"^« DE SÉYIGNÉ A M'"^' DE GRIGNAN
A Paris, vendredi 13 mars IG1\.
Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous écrire paisiblement ; rien ne m'est si agréable que cet état. J'ai dîné aujourd'hui chez madame de Lavardin ^ , après avoir été en Bourdaloue, où étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que j'appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était au monde était à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l'écoutait. J'ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi ; vous auriez été ravie de l'entendre , et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. delà Rochefoucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin, le compliment que vous lui faites; on a fort parlé de vous. M. d'Ambres y était avec sa cousine de Brissac ; il a paru s'intéresser beaucoup à votre prétendu naufrage ; on a parlé de votre hardiesse : M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître brave» dans l'espérance que quelque charitable personne vous en empêcherait; et que, n'en ayant point trouvé , vous aviez du être dans le même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire
' François de Clermont- Tonnerre , évéque et comte de Noyon , réunissait en sa personne tous les genres de vanité, surtout celle de la naissance.
2 Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évéque du Mans, commandeur dis ordres du roi.
^ Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin.
une grande diablesse de femme , plus grande que Riberprc de toute la tète; elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front , les bras aux côtés : c'est une grande femme tout à fait. J'ai été faire des compliments pour vous à l'hôtel de Rambouillet; on vous en rend mille. Madame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J'ai été chez madame du Puy-du- Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez madame de Maillanes; je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j'ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles delà reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une petite chienne qui était à Théobon» ; cette petite chienne est morte enragée; de sorte que Ludres, Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe , et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en était au désespoir; Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu'elle la serve , qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. >'e trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède ? Pour moi , je la vois attachée au rocher, et ïréville * sur un cheval ailé, qui tue le monstre. Jlil Zézul matame te Grlgnan, l'étranze sose t'êfre zetée toute Jiue tans la mer^.
Voilà bien des lanternes , et je ne sais rien de vous : vous croyez que je devine ce que vous faites ; mais j'y prends trop d'intérêt , et à votre santé, et à l'état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j'en imagine : les moindres circonstances sont dières de c^ux qu'on aime parfaitement , autant qu'elles sont ennuyeuses des autres : nous l'avons dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvineux vous fait cent compliments ; sa fille a été bien malade; madame d'Arpajon l'a été aussi : nommez-moi tout cela avec madame de Verneuil^ , à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom^ .
» Marie-Klisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay , qui fut aimée du roi. — Louise-Philippe de Coëtlogon, raariée ensuite au marquis de Cavoie. — Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-Vallier. — Lxdiede Rochefort- Tlieohon , mariée au comte de Beu\ ron ; toutes quatre alors filles d'honneur de la reine.
• Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine lieutenant des mousqueliiires.
^ Manière de prononcer de madame de Ludres.
' Charlotte Sépuinr , veuve du duc de Sully, et mariée en secondes noces à Henri de Bourbon, duc de Verneuil, lils naturel de Henri IV.
* Bosbuel.
DE MADAME DE SRVIGiVÉ, lOl
qu'il m"a envoyée avec un billet fort joli. Voire frère entre sous les lois de rs'inon ', je doute qu'elles lui soient bonnes; il y a des esprits ù qui elles ne valent rien ; elle avait gâté son père ; il faut le recommander à Dieu : quand on est chrétienne , ou du moins quand on le veut être , on ne peut voir les dérèglements sans chagrin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous nous avez dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était pour la première fois de sa vie, elle était transportée d'admiration ; elle est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. Je lui ai donné une belle copie de votre portrait; il pare sa chambre, où vous n'êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous étiez à Sainte-Murie, et que vous gardiez mes lettres, voyez si vous n'avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, ma très-aimable enfant; vous dirai-je que je vous aime? c'est se moquer d'en être encore là ; cependant , comme je suis ravie quand vous m'assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, afin de vous donner de la joie , si vous êtes de mon humeur : et ce Grig^nan mérite-t-il que je lui dise un mot?
J« crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles ; pour moi je n'en sais point , je serais toute propre à vous dire que lie chancelier ^ a pris un lavement.
Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de Gêvres ^ arrive , belle , charmante et de bonne grâce; madame d'Arpajon était au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui dusse offrir ma place ; ma foi , je lui devais une incivilité de l'autre jour, je la lui payai comptant , et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit, madame de Gêvres a donc été contraintede se mettre au-dessous de l'estrade; cela est fâcheux. On api>orte à boire à jMademoiselle , il faut donner la serviette ; je vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre; je pousse madame d'Arpajon; elle m'entend , et se dégante; et, d'une trèsbonne grâce , avance un pas , coupe la duchesse , et prend et donne la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte ; elle était montée sur l'estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela , pour voir donner la serviette de plus près par madame d'Arpajon.
• Mademoiselle de Lenclos.
= Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris Ci-'IW ]>recaution.
^ Premitre femme de Lôon Potier de Gêvres , duc de TrcMiit-o
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Ma lille, jesiiis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé : a-t-on jamais vu accourir pourôterà madame d'Arpajon, qui est dans la ruelle , un petit lionneur qui lui vient tout naturellement ? Madame de Puisieux s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux , et moi j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela on m"a dit cent mille biens de vous , et Mademoiselle m'a commandé de vous dire qu'elle était fort aise que vous ne fussiez point noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles : voilà de terribles bagatelles; mais je ne sais rien ; vous voyez que je ne suis plus dévote: hélas! j'aurais bien besoin des matines et de la solitude de Li\Ty; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la Fontaine , quand vous devriez être en colère ; il y a des endroits jolis, et d autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d'avoir bien fait, et en voulant mieux faire on fait plus mal.
35. — DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M'"^. DE GBIGNAN. A Paris , mercredi 18 mars I67I.
Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement. J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix : mais vous ne me dites pas si votre mari était avec vous, ni de quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisannnent , aussi bien que votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n'étais-je avec vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous , car je n'ai pas Je don de placer si juste les noms sur les visages ; au contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus : mais il me semble que je vous aurais aidée, et que j'aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai que c est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre; acconnnodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre ; faitesvous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule.
Il y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris. Le roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi.? Pour avoir trompé au jeu, et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes yju^stét'S. Le Cartier fat inlerrogé par le roi même : il nia d'abord ;
enfiu, sur le pardon que Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis longtemps; on dit même que cela se répandra plus loin , car il y a plusieurs maisons où il fournissait de ces boimes cartes rangées. Le roi a eu beaucoup de peine à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité de S ; mais voyant
que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres, que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique , parce que tous les piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trenteun de trèlle, et disait : Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce pays-ci. S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de madame de la Vallière , pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avaient , sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes , et avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans cette belle vie s'appelle Pradier, et s'est éclipsé aussitôt que le rui défendit à S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il avait été innocent, se mettre en prison, et demander qu'on lui fit son procès; mais il n'a pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Languedoc plus sûr : bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe , après un malheur comme celui-là. Voilà de quoi on parle uniquement.
Madame d'Humières' m'a chargée de mille amitiés pour vous , elle s'en va à Lille , où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. Le maréchal de Bellefonds, par un pur sentiment de piété, s'est accommodé avec ses créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, et donné plus de la moitié du revenu de sa charge ^ , pour achever de payer les arrérages. Cette exécution est belle , et fait bien voir que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre jour cette duchesse de Yentadour ; elle était belle comme un ange. Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire : il faut m'en croire, car vous savez comme j'aime la mode excessive. La IMartin 3 l'avait brétaudée par plaisir comme un patron de mode : elle avait donc tous les cheveux coupés sur la tête , et frisés naturellement et par cent papillotes qui lui font souffrir mort passion toute la nuit. Cela fait une petite tête de chou ronde, sans que rien
' F.ouisc-Antoinelte-Tliérèse de la Chàf.re, marécliale d'Uumières. * De premier mailre diiôtel du roi.
3 Faineute coiffeuse de ce temps la.
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accoinpague les côlés. Ma lille, célnit la |>lu.s ridicule chose que l'ou pût imaginer : elle n'avait point de coiffe ; mais encore passe, elle est jeune et jolie: mais toutes ces femmes de Saint- Germain, et cettela Mothe surtout, se font testoîiner par la IMartin ; cela est au point que le roi et toutes les dames sensées en pâment de rire : elles en sont encore à cette jolie coiffure que Montgobert ' sait si Lien ; je veux dire ces boucles renversées. Voilà tout ; on se divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode jusqu'à la folie,
3G. —DE M'"'^ DE SÉVIG^ÉA M"'^' DE GRIGNAN.
Du même jour 18 mars 1671 .
Avant que d'envoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettre du 11 , que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retardeinents de la poste.
Monsieur de BariUoti >.
J'interromps la plus aimable mère du monde pour voi»s dire trois mots , qui ne seront guère bien arrangés , mais qui seront vrais. Sachez donc , madame , que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l'ai dit ; et que si jamais je gouverne , la Provei^ce n'aura plus de gouvernante. En attendant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples que Dieu a soumis à vos lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans regret.
Madame de Sévigné.
C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me trouve guère avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer. Je ne le puis, ma fille : mais ne souhaitez point que je ' le puisse ; ainiez mes tendresses , aimez mes faiblesses : pour moi je m'en accommode fort bien. Je les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Epictète. Je suis douce, tendre, ma chère I enfant, jusques à la folie ; vous m'êtes toutes choses ; je ne connais ' que vous. IJélas'.je suis bien précisément comme vous pensez, e est-à-dire, d'aimer ceux qui vous aiment et qui se souviennent de vous; je le sens tous les jours. Quand je trouvai MelLusine ^ ,
' Demoiselle de comp.ifitiie de madame de Grignan. ' Conseiller d'Élat ambassadeur en Ang^leterre. ■3 Madame de Mar-tns».
le cœur me battit de colère et d'émotion , elle s'approcha; comme vous savez, et médit : Hé bien! madame, êtes-vous bien fâchée? — Oui, madame, lui dis-je ; on ne peut pas plus. — Ah ! vraiment je le crois; il faudra vous aller consoler. — Madame, n'en prenez pas la peine , ce serait une chose inutile. — Mais, me dit-elle, n'êtes-vous pas chez vous? — Non, madame, on ne m'y trouve jamais. Voilà notre dialogue. Je vous assure qu'elle est débellée, comme dit Coulanges : il ne me semble pas qu'elle ait une langue présentement. Mais je veux revenir à mes lettres qu'on ue vous envoie point; j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? croyez- vous qu'on les garde? Hélas ! je conjure ceux qui prennent cette peine déconsidérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs , du moins ayez soin de les faire recacheter, afin qu'elles arrivent tôt ou tard. Vous parlez de peinture : vraiment vous m'en faites une de l'habit de vos dames, qui vaut tout ce qu'une description peut valoir. Vous dites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre chambre, et m'entendre discourir. Hélas ! c'est ma folie que de vous voir, de vous parler , de vous entendre ; je me dévore de cette envie, et du déplaisir de ne vous avoir pas assez écoutée, pas assez regardée : il me semble pourtant que je n'en perdais guère les moments; mais enfin, je n'en suis pas contente, je suisfolle ; il n'y a rien de plus vrai ; mais vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je necomprends pas comme ou peut tant penser à une personne : naurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est trèsjoli. Je lui ferai réponse, et je le prie de m'aimer toujours ; pour votre fille , je l'aime; vous savez pourquoi et pour qui.