‹ Lettres (volume 2)Chapitre 4 sur 264 · DU STYLE ÉPISTOLAIRE · texte numérisé non relu

DU STYLE ÉPISTOLAIRE

Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchier, M. de Voltaire s'est bien trompé.

L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et madame de Sévigné la trouva belle ; mais lorsqu'elle vit celle de Fléchier, elle n'hésita pas à lui donner la préférence. Lors même qu'elle se trompe, on trouve dans ses jugements et dans ses opinions toujours de la bonne foi, et jamais de suffisance.

]1 me semble que ceux même qui aiment le plus cette femme extraordinaire ne sentent pas encore assez toute la supériorité de son esprit. Je lui trouve tous les genres d'esprit : raisonneuse ou frivole, plaisante ou sublime, elle prend tous les tons avec une facilité inconcevable. Je ne puis pas me refuser au désir de justifier mon admiration par la citation des traits les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou à mes yeux, en parcourant ses lettres au hasard.

C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce , la souplesse et la vivacité de son esprit brillent avec le plus d'éclat. Il n'y a rien peut-être à comparer à ce conte de l'archevêque de Reims, leTellier : « L'archevêque de Reims revenait fort «< vite de Saint-Germain, c'était comme untourbillon; s'il se croit « grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Il « passait au travers de Nanterre; tra , tra , tra : ils rencontrent « un homme à cheval : Gare ! gare! Ce pauvre homme veut se « ranger, son cheval ne le veut pas , et enfin le carrosse et iet> « six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme « et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, « que le carrosse fut versé et renversé : en même temps « l'homme et le cheval , au lieu de s'amuser à être roués , se «relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et •< s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le « cocher de l'archevêque même se mettent à crier : Arrête , «t arrête ce coquiyi ! qu'on lui donne cent coups !

«L'archevêque, en racontant ceci disait: Si f avais tenu " ce maraud-là , je lui aurais rompu les bras et coupé les « oreilles.^»

Voici un tableau d'un autre genre : « Madame de Brissac « avait aujourd'hui la colique; elle était au lit , belle et coifféo « à coiffer tout le monde : je voudrais que vous eussiez vu ce « qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage qu'elle faisait de ses « yeux , et des cris et des bras , et des mains qui traînaient « sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. « Chamarrée ù^ tendresse et d'admiration, j'admirais cette pièce « et la trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un « saisissement , dont je crois qu'on me saura fort bon gré ; et « songez que c'était pour l'abbé Bayard, Saiat-Hérem, Mont- « jeu etPlanei, que la scène était ouverte.»

Ecoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez comme son ton s'élève sans se gùinder. « Il n'est donc plus, ce ministre puissant et superbe, dont le moi oc- '< cupaittant d'espace, était le centre de tant de choses! Que d'intérêts à démêler, d'intrigues à suivre, de négociations à « terminer!... 0 mou Dieu ! encore quelque temps : je \oudrais « humilier le duc de Savoie , écraser le prince d'Orange: encore « un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul « moment. » Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on n'est pas plus sublime avec plus de simplicité.

Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du Bhin , on ne savait comment l'apprendre à la duchesse de Longueville, sa mère, qui l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une affaire : Comment se porte mon frère , ditelle ? Sa pensée n'osa pas aller plus loin , ajoute madame de Sévigné. Ce trait n'est-il pas admirable? Le tableau qu'elle fait ensuite de la douleur de* cette mère tendre fait frissonner.

« Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune « doit consoler de n'être pas au nombre des heureux ; on en « trouve la mort moins amère.» Les lettres de madame de Sévigné sont semées de réflexions semblables , d'une vérité frappante, exprimées d'une manière énergique, fine, originale, et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux.

Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa

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connaissance qui venait de mourir: •'Quand elle fut près de « mourir l'année passée , je disais , en voyant sa triste conva- « lescence et sa décrépitude: Mon Dieu! elle mourra deux « fois bien près l'une del'autre. Ne disais-je pas vrai? Un jour Pa- « tris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, « et ses amis s'en réjouissant ave<î lui et le conjurant de se le- « ver : Hélas ! leur dit-il, est-ce la peine de se rhabiller? »

« Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain , dit-elle ailleurs, « il saura bien trouver ses petites consolations : c'est sa fantaisie « d'être content. »

« Les longues maladies usent la douleur, et les longues es- « pérances usent la joie. »

« On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps : il faut « être , si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues « injustices. »

Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une grande tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux « (dit-elle du fameux cardinal de Retz)! que j'envierais quel- « quefois son épouvantable tranquillité sur tous les devoirs de la « vie 1 On se ruine quand on veut s'acquitter. »

Sa dévotion est douce et humaine. « Nous parlons quelquefois « de l'opinion d'Origène et de la nôtre : nous avons de la peine « à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à « moins que la soumission ne vienne au secours. »

Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la mortl

« La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce « qu'elle y mène, que par les épines qui s'y rencontrent, »

« Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble * que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souf- « frir la vieillesse: je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien « aumoins ménager de n'aller pas plus loin, denepointavancer « dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de « mémoire, des déficjurements y qui sont près de m'outrager. « Mais j'entends une voix qui dit : 11 faut marcher malgré « vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir,

SLR MADAME DE SEVIGXE.

(( ce qui est une autre extrémité où la nature répugne. » (f Je regardais une pendule, et prenais plaisir a penser : « voilà comme on est quand on souhaite que cetle aiguille mar- (( che : cependant elle tourne sans qu'on la voie, et tout arrive « à la fin. K

Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait trouver maniérées en les considérant isolées, mais qui, vues à leur place, paraissent très-naturelles : c'est, il est vrai, le naturel d'une femme dont l'imagination est très-vive et l'esprit très-orné. « Je ne connais plus les plaisirs, dit-ellequelque « part; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste " et uniforme. » On voit qu'elle venait de lire dans Plutarque le mot de Pompée , qui se vantait qu'en quelque endroit de l'Italie qu'il frappât du pied, il en sortirait des légions prêtes à obéir à ses ordres.

Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue, madame de Sévigné dit que son étoile pâlit. Cette figure n'est-elle pas heureuse et brillante, sans aucune affectation?

Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel ; et ce naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui plait , et par une rapidité (jui entraine. On sent partout ce qu'elle dit quelque part : J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole.

Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté un peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle mesure dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer. On peut se rappeler un mot de ce genre sur la BrinAilliers.

Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné, c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille, dont les expressions se varient sous mille formes diverses, toujours sensibles, toujours intéressantes ; mais ce sont les traits les moins propres à être cités, parce que ce ne sont ordinairement que des expressions et des tournures très-simples, qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des. idées accessoires qui les environnent. Quelquefois cependant

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son sentiment s'embellit par la pensée et par i*imagination.

Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. « Savez-vous ce « que je fais de ma lunette ? écrit-elle à madame de Griguan. Je « ne cesse de la tourner du côté dont elle éloigne; les importuns « qui m'environnent disparaissent, et je peux ne penser qu'à « vous. »

« Je regrette, dit-elle dans un autre endroit , ce que je passe « de ma vie sans vous, et j'en précipite les restes pour vous '. retrouver, comme si j'avais bien du temps à perdre. » Elle répète plusieurs fois cette idée : «* Je suis bien aise que le temps '< coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et « dans un autre endroit : «Je suis si désolée de me retrouver '< toute seule, que, contre mon ordinaire , je souhaite que le •: temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et •: pour m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce « donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a '< point d'absence? J'avoue que , par ce côté, il n'y en a point. « Mais comment appelez-vous ce que Ton sent quand la pré- '< sence est si chère? Il faut, de nécessité, que le contraire soit « bien amer.

« Mon cœur est en repos quand il est près de vous; c'est .< son état naturel , le seul qui peut lui plaire....

« 11 me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de « tout ce que j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, de- « puis huit jours, j'avais fait autre chose que pleurer.... Je ne " sais où me sauver de vous , dit-elle ailleurs à sa fille. »

Elle écrit au présfdent de Moulceau : '< J'ai été reçue à « bras ouverts de madame de Grignan , avec tant de joie , de « tendresse et de reconnaissance, qu'il me semblait que je n'é- « tais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin. »

Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et si rare, mais il faut le dire pour fhonneur de la vérité : madame de Sévigné , avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les sottises de son siècle et de son rang. Elle était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la voit

se pâmer d'admiration sur la généalogie ^e la maison de Rabutin , que le comte de Bussy se proposait d'écrire ; elle croit que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle histoire.

Elle était enivrée , comme presque tout son siècle , de la grandeur de Louis XIV. Ce prince lui parla un jour , après la représentation à'Esther^ à Saint-Cyr : sa vanité se montre et se répand, à cette occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est curieux. « Le roi s'adressa à moi , et me dit : Madame , je suis « assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner , je « répondis : Sire , je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus « des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui " dis : Sire , il en a beaucoup , mais en vérité ces jeunes per- « sonnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet •« comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah ! pour « cela, reprit-il , il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me « laissa l'objet de l'envie. Monsieur et madame la princesse me « vinrent dire un mot; madame de Maintenon , un éclair: je « répondis à tout, car j'étais en fortune. »

C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un moment par la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame de Sévigné. Après le menuet, elle se trouva près de son cousin le comte de Bussy, à qui elle dit: Il faut avouer que nous avons un grand roi! Oui y sans doute, ma cousine, répondit Bussy ; ce qu'il vient de faire est vraiment héroïque 1 II faut avouer que de toutes les sottises humaines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanité.

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