‹ Lettres (volume 2)Chapitre 3 sur 264 · PAR M. SUARD · texte numérisé non relu

PAR M. SUARD

SECUÉTVIKE PEUPÉTUEL DE 1,'ACADÉMIE FUANÇAISE.

Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épistolaire? 11 est embarrassant de répondre à cette question. Le style épistolaire est celui qui convient à la personne qui écrit et aux choses qu'elle écrit. Le cardinal d'Ossat ne peut pas écrire comme Ninon ; et Gicéron n'écrit pas sur le meurtre de César du même ton dont il raconte le souper qu'il a donné eu impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe au style de l'histoire, de la fable, etc. Le style de Tacite n'a rien de commun avec celui de Tite-Live, ni le style de la Fontaine avec celui de Phèdre.

A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on est parvenu à introduire dans la littérature! On veut tout réduire en classes et en genres ; on prend pour le terme de la perfection dans chaque genre le point où s'est arrêté l'écrivain qui a été le plus loin , et l'on semble prescrire pour modèle la manière qu'il a prise. Cet esprit critique, qui distingue particulièrement notre nation, a servi, il est vrai, à répandre un goût plus sain et plus agréable, mais a contribué en même temps à gêner l'essor des talents et à rétrécir la carrière des arts. Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter par ces petites règles que la pédanterie , la médiocrité , la fureur de juger, ont inventées et s'efforcent de maintenir. L'homme de génie est comme Gulliver au milieu des Lilliputiens qui l'enchaînent pendant son sommeil : en se réveillant, il brise sans effort ces liens fragiles que les nains prenaient pour des câbler

Revenons au style épistolaire. Rien ne se ressemble moins

que le style épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style de madame de Sévigné et celui de M. de Voltaire. Lequel fïuitii imiter? Ni l'un ni l'autre, si l'on veut être quelque chose; car on n'a véritablement un style que lorsqu'on a celui de son caractère propre et de la tournure naturelle de son esprit , moditié par le sentiment qu'on éprouve en écrivant.

Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées et ses sentiments à des personnes absentes : elles sont dictées par l'amitié, la confiance, la politesse. C'est une conversation par écrit : aussi le ton des lettres ne doit différer de celui de la conversation ordinaire que par un peu plus de choix dans les objets et de correction dans le style. La rapidité de la parole fait passer une infinité de négligences que l'esprit a le temps de rejeter lorsqu'on écrit , même avec rapidité ; et d'ailleurs l'homme qui lit n'est pas aussi indulgent que celui qui écoute.

Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du style épistoiaire; la recherche d'esprit, d'élégance ou de correction y est insupportable.

La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots, tout peut entrer dans les lettres, mais avec l'air d'abandon, d'aisance et de premier mouvement, qui caractérise la conversation des gens d'esprit.

Quel est celui qui écrit le mieux ? Celui qui a plus de mobilité dans l'imagination , plus de prestesse, de gaieté et d'originalité dans Tesprit, plus de facilité et de goût dans la manière de s'exprimer.

Mais pourquoi l'homme le plus spirituel , le plus animé et le plus gai dans la conversation est-il souvent froid, sec et commun dans ses lettres? C'est qu'il y a des hommes que la société excite, et d'autres qu'elle déconcerte. Le mouvement de la société est une espèce d'ivresse qui donne à l'esprit des uns plus de ressort et d'activité, qui trouble et engourdit l'esprit des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils sont dans leur cabinet, la plume à la main ; ceux-ci y retrouvent l'exercice plus libre de toutes leurs facultés.

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On conçoit aisément que les femmes qui ont de l'esprit, et un esprit cultivé , doivent mieux écrire les lettres que les hommes même qui écrivent le mieux. La nature leur a donné une imagination plus mobile, une organisation plus délicate : leur esprit , moins cultivé par la réflexion , a plus de vivacité et de premier mouvement; il est plus j^rimesautier , comme dit Montaigne : renfermées dans l'intérieur de la société, et moins distraites par les affaires et par l'étude, elles mettent plus d'attention à observer les caractères et les manières; elles prennent plus d'intérêt à tous les petits événements qui occupent ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur sensibilité est plus prompte , plus vive , et se porte sur un plus grand nombre d'objets. Elles ont naturellement plus de facilité à s'exprimer ; la réserve même que leur prescrivent l'éducation et les mœurs sert à aiguiser leur esprit, et leur inspire sur certains objets des tournures plus fines et plus délicates; enfin, leurs pensées participent moins de la réflexion, leurs opinions tiennent plus à leurs sentiments , et leur esprit est toujours modifié par l'impression du moment : de là cette souplesse et cette variété de tons qu'on remarque si communément dans leurs lettres; cette facilité de passer d'un objet à d'autres très-divers, sans effort et par des transitions inattendues, mais naturelles; ces expressions et ces associations de mots, neuves et piquantes sans être recherchées ; ces vues fines et souvent profondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin ces négligences heureuses, plus aimables que l'exactitude. Les hommes d'esprit, et plus habitués à penser et à écrire, mettent tout naturellement et comme malgré eux, dans leurs idées, une méthode qui y donne trop l'air de la réflexion ; et dans leur style , une correction incompatible avec cette grâce négligée et abandonnée qu'on aime dans les lettres des femmes.

D'ordinaire , a dit , je crois, Voltaire^ les savants écrivent mal les lettres familières, comme les danseurs font mal la révérence.

Les lettres de Balzac et de Voiture, qui ont eu tant de succès dans le siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce

que l'amour du bel esprit est moins vif, le goût plus formé, et l'art d'écrire mieux connu. Il est resté de ce siècle immortel des lettres de deux femmes, qui vivront autant que noti-e langue : tout le monde a lu les lettres de madame de Maintenon, et l'on ne peut se lasser de relire celles de madame de Sévigné. Mais quelle différence entre ces deux femmes célèbres ! Les lettres de la première sont pleines d'esprit et de raison : le style en est élégant et naturel ; mais le ton en est sérieux et uniforme. Quelle grâce, au contraire, quelle variété , quelle vivacité dans celles de madame de Sévigné I

Ce qui la distingue particulièrement, c'est cette sensibilité momentanée qui s'émeut de tout, se répand sur tout, reçoit avec une rapidité extrême différents genres d'impressions. Son imagination est une glace pure et brillante où tous les objets vont se peindre, mais qui les réfléchit avec un éclat qu'ils n'ont pas naturellement. Cette mobilité d'âme est ce qui fait le talent des poètes, surtout des poètes dramatiques , qui sont obligés de revêtir presque en même temps des caractères trèsdivers, et de se pénétrer des sentiments les plus opposés, lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène l'homme passionné et rhomm.e tranquille, l'homme vertueux et le scélérat, Néron et Burrhus, Mahomet et Zopire, etc.

On a dit que madame de Sévigné était une caillette : cela peut être, si l'on entend simplement par caillette une femme sans cesse occupée de tous les mouvements de la société, de tous les mots qui échappent, de tous les événements qui s'y succèdent; qui saisit tous les ridicules, recueille toutes les médisances ; qui conte avec la même vivacité une sottise plaisante et la mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et le gain d'une bataille. Mais comment peut-on donner le nom de cail- /e//eàune femmedu meilleur ton, très-instruite, pleine d'esprit, de grâces, de gaieté et d'imagination, admirée et recherchée des hommes les plus distingués du siècle de Louis XIV?

Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un étranger : il tient au progrès qu'a fait la société en France, où elle a créé un langage qui n'est bien connu que des personnes

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qui ont vécu quelque temps dans la bonne compagnie. Les finesses de ce langage consistent particulièrement dans un grand nombre de termes qui , étant un peu détournés de leur sens primitif, expriment des idées accessoires dont les nuances se sentent plutôt qu'elles ne se définissent. Il y a une infinité d'expressions et de tournures qui reviennent sans cesse dans nos conversations, et qui n'ont point d'équivalent dans les autres langues. Les mots sentiment et galanterie , qui expriment des idées bien distinctes pour un Français, ne peuvent se traduire ni en latin, ni en italien, ni en anglais. Il faut qu'un étranger soit fort avancé dans la connaissance de notre langue pour être en état de sentir le charme des lettres de madame de Sévigné et celui des fables de la Fontaine.

Le comte de la Rivière, parent de madame de Sévigné, et de qui on a un recueil de lettres en deux volumes, dit quelque part : Quand on a lu une lettre de madame de Sévigné y on sent quelque peine, parce qu'on en aune de moiris à lire. Ce mot vaut mieux que le reste du recueil.

Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sévigné, c'est une foule de traits qui nous peignent cette cour brillante de Louis XIV. On aime à se trouver, pour ainsi dire, en société avec les plus grands personnages de ce beau règne , qui, malgré les censures d'une philosophie sèche et sévère, a toujours un éclat et un air de grandeur qui attache et qui impose. Je ne crois pas que notre siècle ait jamais le même attrait pour nos descendants. Ce qui me dégoûte de r histoire, disait une femme de beaucoup d'esprit, c'est de penser que ce que je vois aujourd'hui sera de V histoire un jour '. Ce mot est spirituel, mais ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des intrigues du Vatican ne doit pas nous dégoûter de celle de la république romaine.

M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné ,

dans sa notice des écrivains du siècle de Louis XIV. « C'est

'< dommage, dit-il , qu'elle manque absolument de goût, qu'elle

« ne sache pas rendre justice à Racine, qu'elle égale l'oraisou

» Ou croit que ce mot est de madame du Deffanl.

« funèbre pronoucée par Mascaron au grand chef-d'œuvre de « Fléchier. » Il est vrai qu'elle a écrit qu'o/i se dégoûterail de Raciïie comme du café, et en cela elle a faituue double méprise; mais il ne faut pas toujoui^s attribuer à un défaut de goût une faute de goût. Les gens d'esprit se trompent tous les jours dans les jugements qu'ils portent de leurs contemporains : c'est que ce n'est pas le goût seul qui juge : les préventions personnelles, les affections, les rivalités, l'opinion publique, séduisent et égarent les meilleurs esprits. Madame de Sévigné avait vu naître les chefs-d'œuvre de Corneille : élevée dans l'admiration de ce grand homme, son enthousiasme était bien légitime, mais, comme tout enthousiasme, il était un peu exclusif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des mœurs plus faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins apparente, elle crut qu'il avait dégradé le caractère de la tragédie , parce qu'elle comparait Racine à Corneille, et qu'elle ne pouvait juger de la perfection d'une tragédie que d'après celles de Corneille : Pardonnons-lui ^ disait-elle, de méchants vers en faveur des sublimes et divines beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi. En se trompant ainsi , on voit que son erreur était sans prévention et sans humeur. Il faut bien se garder de la mettre au rang des IVevers, des Deshoulières, de cette cabale acharnée qui persécutait Racine en protégeant Pradon. Voyez avec quelle aimable sensibilité elle parle d'une représentation d'Esther à Saint-Cyr : n Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce. " C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des « personnes, si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, " et l'on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si ai- « mable pièce. Tout y est simple, tout y est innocent, tout y 0 est sublime et touchant. Cette fidélité à l'histoire sainte « donne du respect : tous les chants convenables aux paroles « sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La '. mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle « du goût et de Tattention. »

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