DE M"^" DE SÉVIGKÉ A M™^ DE GBIGNAN
A Paris, vendredi saint 27 mars 167I.
J'ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres ; je ferai réponse aux messieurs quand je ne serai pas si dévote : en attendant, embrassez votre cher mari pour moi ; je suis touchée de son amitié et de sa lettre. Je suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore .sur le dos du coadjuteur ; c'est donc lui qui vous y a fait passer , car , pour le pauvre Grignan , il se noyait par dépit contre vous ; il aimait autant mourir que d'être avec des gens si déraisonnables : l^coadjuteur est perdu d'avoir ce crime avec tant d'autres. Je suis très-obligée à Bandol de m'avoir fait une si agréable relation. IMais dou viint, mon enfant, rjue vous craignez qu'une autre lettre
DE MADAME DE SÉVIGNE. lO'J
n'efface la vôtre ? vous m l'avez donc pas relue? car pour moi, qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un plaisir sensible, un plaisir à n'être effacé par rien , un plaisir trop agréable pour un jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosité sur mille choses que je voulais savoir : je me doutais bien que les prophéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je me doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité ; je me doutais bien encore de l'ennui que vous avez ; et ce qui vous surprendra ; c'est que , quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les narrations , j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir qu'elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je crois qu'il n'y a rien qu'il faille entièrement bannir de la conversation , et que le jugement et les occasions doivent y faire entrer tour à tour tout ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous dites que vous ne contez pas bien; je ne connais personne qui attache plus que vous : ce ne serait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement; mais quand cela tient à l'esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit agréable , je pense qu'on doit être bien aise de s'en acquitter comme vous faites.
J'ai entendu la Passion du Mascaron , qui en vérité a été trèsbelle et très-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue ; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût : les laquais y étaient dès mercredi ; et la presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire celle que M. de Grignan et moi nous entendîmes l'année passée aux Jésuites; et c'était pour cela que j'en avais envie : elle était parfaitement belle , et je ne m'en souviens que comme d'un songe. Que je vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur! Mais pourquoi cela vous fait-il rire? J'ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une fois : Ennuyez-vous, cela est si méchant! Je n'ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très- bien avec I\l. de Grignan ; je ne crois pas avoir témoigné que j'en doutasse ; tout au plus, je souhaiterais en entendre un mot de lui ou de vous , non point par manière de nouvelle , mais pour me confirmer une chose que je désire avec tant de passion. La Provence ne serait pas supportable sans cela , et je comprends bien aisément tous les soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui ; nous avons , lui et moi , les mêmes symptômes.
Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de
MAD. DK SLVIC.NÉ. iO
ses grauds-pères ; il ruine tout le Béarn : vingt familles avaient acheté et revendu; il faut rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans : c'est une épouvantable affaire pour les conséquences. Adieu, ma très-chère; je voudrais bien savoir quand je ne penserai plus tant à vous ; il faut répondre :
Comment pourrais-je vous le dire?
Piien n'est plus incertain que l'iieure de la mort ' ,
IMon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie lettre. Adieu, petit démon qui me détournez; je devrais être à Ténèbres il y a plus d'une heure.