DE »!'"'= DE SÉVIGNÉ A M'"^ DE GRIGNAN
A Paris, mercredi 15 avril I67i.
Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé *. Vous me parlez de la Provence comme de la Norwége : je pensais qu'il y fait chaud , et je le pensais si bien , que l'autre jour, que nous eûmes ici une bouffée d'été , je mourais de chaud , et j'étais triste : on devina que c'était parce que je croyais que vous aviez cn-
' Chez madame de Lavardin, qui aimait extrèmemeDt les nouvelles. 2 Depuis maréchal de Matignon.
core plus chaud que moi, et je ne pouvais, en effet, nie l'imaginer 'sans chagrin. Je veux vous dire , ma chère enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il était : la mode m'a entraînée , comme elle fait toujours : tous ceux qui m'en disaient du bien m'en disent du mal ; on le maudit , on l'accuse de tous les maux qu'on a ; il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour im temps, et puis vous allume tout d'un coup uue lièvre continue , qui vous conduit à la mort. Enfin, ma fille, le grand maître ' , qui en vivait , est son ennemi déclaré : vous pouvez penser si je puis être (fun autre sentiment ^. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel air. Je n'ai point encore vu Gacé ; je crois que je l'embrasserai : bon Dieu ! un homme qui vous a vue , qui vient de vous quitter , qui vous a parlé, comme cela me paraît!
Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure , c'est justement œ que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel, il est au bout de vos doigts : vous avez cent fois pensé l'inventer, mais vous avez bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Le bel air est de se peigner, pour contrefaire la tête naissante; cela est fait dans un moment. Vos dames sont bien loin de là, avec leurs coiffures glissantes de pommade, et leurs cheveux de deux paroisses : cela est bien vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi^ est excellente : cela mord-il? est plaisant au dernier point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Enfin IMontgobert sait rire ; elle entend votre langage : qu'elle est heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès de vous ! Les esprits où il n'y a point de remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du reversis , et de jouer au mail ; c'est un aimable jeu pour les personnes bien faites et adroites couinie vous : je m'en vais y jouer dans mon désert. A propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, n'ayant pu supporter ces austérités : on cherche un couvent de coton pour l'y mettre, et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette
' Le comte du Lude.
' On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Sévigné; mais comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la réputation des dames, madame de Sévigné en plaisantait la première, royr: les Amours des Gaules , du compte de Bussy.
^ Archevêque d'Aix.
DE MADAME DE SEVIGNÉ. tl9
Trappe » qui veut surpasser Tlmmanité , ne devienne les Petites- ÎNIûisous.
Je pleurais amèrement en vous écrivant à I.ivry , et je pleure encore en voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre , et l'effet qu elle a produit dans votre cœur. Les petits esprits se sont bien communiqués , et;sont passés bien fidèlement de Livry en Provence : si vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement touchée de vous , je vous plains , et vous conseille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aîse à trouver que la tendresse que j'ai pour vous : mille choses , mille pensées , mille souvenirs , me traversent le cœur ; mais c'est toujours de la manière que vous pouvez le souhaiter : ma mémoire ne me représente rien que de doux et d'aimable; j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre frère est ad^^^' inirable. Vous avez très-bien deviné ; il est dans le bel air par-dessus les yeux : point de pàques, point de jubilé. Je n'ai rien trouvé de bon en lui, que la crainte de faire un sacrilège; c'était mon soin aussi que de lui en donner de l'horreur : mais la maladie de son âme est tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas supportercette incommodité avec patience : Dieufaittout pour le mieux. J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaînes-là. Tl est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, il veut se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se ravigoter un peu ; il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je fais scrupule de les écouter ; et pourtant je les écoute. Il me réjouit , il cherche à me plaire ; je connais la sorte d'amitié qu'il a pour moi ; il est ravi , à ce qu'il dit , de celle que vous me témoignez ; il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour vous : je vous avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je le cache. Je vous avoue encore une autre chose , c'est que je crois \ que vous m'aimez : vous me paraissez solide; il me semble qu'on peut se fier à vos paroles , et cela fait aussi que je vous estime fort^^.— - Vos messieurs commencent à s'accoutumer à vous; les pau\Tes gens ! Et les dames ne vous ont pas encore bien goûtée.
' Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait réforni('*^