DE M™^ DE SEVIGNÉ A M"^^ DE GRIGNAN
Vendredi au soir, 2 i avril ic-71, cher M. DE LA Rochefoucauld.
Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que le roi arriva hier au soir à Chantilly ; il courut un cerf au clair de la lune ; les lanternes firent des merveilles , le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie ; mais enfin, le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commencement. IMais voici ce que j'apprends en entrant ici , dont je ne puis me remettre, et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande : c'est qu'enfin Yatel, le grand Vatel , maître d'hôtel de M. Fouquet, qui l'était présentement de M. le Prince , cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres , dont la bonne tête était capable de contenir tout le soin d'un État ; cet homme donc que je connaissais , voyant que ce matin à huit heures la marée n'était pas arrivée , n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez que la marée est peiit-être arrivée comme il expirait. Te n'en sais pas davantage présentement : je pense que vous trouvez que c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été grande; c'est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus.