‹ Lettres (volume 2)Chapitre 64 sur 264 · DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M'"*^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M'"*^ DE GRIGNAN

Aux Px.ocliers, dimanche 20 septembre IGTI. Ce n'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal du pauvre chevalier de Buous ; il est étrange : c'est un garçon qui me plaisait dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la mort ; c'est un beau sujet de faire des réflexions, que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera tous nos désespoirs et tous nos troubles ; et ce temps que nous prodiguons, et que nous voulons qui coule présentement, nous manquera; et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous perdons avec tant d'insensibilité : voilà de quoi je m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne est exeellenle à tous les

maux ; mais je la veux chrétieune ; elle est trop creuse et trop inutile autrement. IMa Mousse me trouve quelquefois assez raisonnable là-dessus ; et puis un souffle , un rayon de soleil emporte toutes les réflexions du soir.

Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête » jolie; sans être aussi habile que vous, je l'ai entendue per discrezione , elle m'a paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si merveilleuse écolière ^.

Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compagnie ; c'est une belle maison , une belle vue , un bel air : vous allez dans une petite ville étouffée ^ , où peut-être il y aura des maladies et du mauvais air; et ce pauvre Coulanges , qui ne vous trouvera point ! il me fait pitié. Enfin , sa destinée n'est pas de vous voir à Grignan; peut-être le mènerez-vous à vos états : mais c'est une grande différence ; et vous devez bien sentir le désagrément de ce voyage , dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous sommes. Nous y verrez l'effet des protestations de M. de INIarseille; je les trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assurances que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le même style ; il vous assure de son service, sous condition ; et moi, je l'assure de mon amitié, sous condition aussi , en lui disant que je ne doute point du tout que vous n'ayez toujours de nouveaux sujets de lui être obligée.

M. de Lavardin vint tout droit de Renues ici jeudi au soir, et me conta les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il prêta le serment au parlement , et fit une très-agréable harangue. Je le remenai le lendemain à Vitré, pour reprendre sou équipage et gagner Paris.

Je serai ici jusqu'<à la fin de novembre , et puis j'irai embrasser ¥t mener chez moi mes petites entrailles; et au printemps si Dieu me prête vie, je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller voir avec moi, et vous ramener ; il y aura bien longtemps que vous serez en Provence. 11 est vrai qu'il ne faudrait s'attachera rien, et qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché

' Arrêt burkisqae pour le maiulien (te la doctrine d'Arlslole contre la raison. Foy. \eMcnafjiana, t. IV, p. 27 [, édition de Paris , 1715, et les Œuvres tla lioileau.

^ Dans Ui philosophie de Dcscarles.

^ Lambesc, pelile ville de Provence, où se lient rassemblée des étals de la province.

dans les grandes et petites choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette morale dans les mains , comme du vinaigre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous avoue, ma fille , que mon cœur me fait bien souffrir ; j'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur.

Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beauté vous étonne vous-même : savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver médiocre, de la dernière médiocrité , quand vous me comparerez à votre idée pleine d'exagération ? Voici qui ressemble un peu à détruire par sa présence; mais cela est vrai , il faut que cela passe. J'ai ri de ce Carpentras ', que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en l'assurant qu'il veut faire la siesta. Vos dames sont bien dépeintes avec leurs liabits d'oripeau : mais quels chiens de visages ! je ne les ai vus nulle part. Que le vôtre , que je vois avec ce petit habit uni , est agréable et beau ! et que je voudrais bien le voir et le baiser de tout mon cœur! Au nom de Dieu, mon enfant, conservez-vous, évitez les occasions d'être effrayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre septième : je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier (c/e Buocus)\ j'eml)rasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus petite idée delà place que j'ai dans le cœur de M. de Grignan, qu'en me disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas : je sais ce que c'est que de tels restes ; il faut être bien aisée à contenter pour en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une si belle place.

68. — DE M"^<^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN. Aux Rochers, mercredi 23 septembre IG7I. Nous voilà , ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps qu'on puisse imaginer : il y a quatre jours qu'il fait un orage continuel ; toutes nos allées sont noyées , on ne s'y promène plus. Nos maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays , et je souhaite votre soleil à tout moment ; peutêtre que vous souhaitez ma pluie; nous faisons bien toutes deux. Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêque de Léon, qui part aujourd'hui , comme je crois , pour voir un pays beaucoup plus beau que celui-ci. Enfin , après avoir été ballotté cinq ou six fois de la mort à la vie , les redoublements de la fièvre ' Évéquc de CarpenUas , fort ennuyeux.

IGG LETTRES

ont décidé en faveur de la mort; il ne s'en soucie guère, car son cerveau est embarrassé; mais son frère l'avocat général ' s'en soucie beaucoup , et pleure très-souvent avec moi ; car je vais le voir, et suis son unique consolation : c'est dans ces occasions qu'il faut faire des merveilles. Du reste , je suis dans ma chambre à lire , sans oser mettre le nez dehors. Mon cœur est content, parce que je crois que vous vous portez bien; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des tempêtes continuelles : sans le repos que me donne mon cœur, je ne souffrirais pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre ; c'est une trahison , dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers : je ferais un beau bruit, Qiios eyo^l

Je poursuis cette morale de îsicole, que je trouve délicieuse ; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie , mais j'en attends, car j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire , si je ne voulais un remède spécifique. EnGnje trouve ce livre admirable ; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments , que , quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné V enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil , qui sont proprement du vent : dierchez un autre mot ; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête , au moins autant que l'histoire romaine , où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance : enfin , tant que nous aurons des livres , nous ne nous pendrons pas ; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne suis point désagréable à notre Mousse. INous avons pour la dévo tion ce recueil des lettres de M. de Saiut-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, et que vous trouverez admirable^ Voilà , mon enfant, tout ce que vous peut dire une vraie solitaire.

On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa une heure svec le bonhomme d'Andilly ^ aussi plaisamment, aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible : il était

' Au parlement de Picones.

2 Virj^ile, Enckle, liv. V , vers I3i. Ces par ces mots que Neptune, en courroux, fait disparaître les veuts qui ont excité une tempête sans son ordre.

3 Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer M. de Lioiuie au miuislcrc des affaires élrauiiores.

aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard , et d'attirer sa juste admiration ; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi IM. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience , qu'il aurait soin de ses affaires , sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il V avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans ; que c'était un péché; enfin on riait , on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât en repos dans son désert ; qu'il l'enverrait quérir; qu'il voulait le voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien Dieu , on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles ; il eut soin de l'envoyer dîner , et de le faire promener dans une calèche : il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour M. d'Andill y , il est transporté , et dit de moment en moment , sentant qu'il en a besoin : Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la joie que cela me causa , et la part que j'y prends. Je voudrais bien que mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.

r»9. — DE M™<^DE SEVIGNÉ A M"i<^ DE GRIGNAN. Aux Rochers, mercredi 30 septembre I67I.

Js crois qu'à présent l'opinion léon'ique est la plus assurée ; il voit de quoi il est question , et si la matière raisonne ou ne raisonne pas , et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bétes. et tout le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel ; o che spero I II mourut lundi matin ; je fus à Vitré , je le vis , et je voudrais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat sénéral me parut inconsolable ; je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois : il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit évéque avait trente-cinq ans ; il était établi , il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences ; c'est ce qui l'a tué : comme Pascal , il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là ; et puis il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde , et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à nous.

Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, Des moi/ens de conserver In paix

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arec l'es hommes ' : lisez-le, je vous prie, avec attention , et voyez «•online il fait voirnettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve , et philosophes , et jansénistes , et molinistes , et tout le monde enfin : ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne , c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours , et que nous n'avons pas l'esprit de démêler , ou la sincérité d'avouer ; eu un mot , je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleut sans cesse : il ne vous en faut pas dire davantage pour vous représenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le quittez pour vous enfermer dans une petite ville ; cela me blesse l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée.^ N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges , qu'est- 11 devenu ? Notre solitude nous fait la tête si creuse , que nous nous faisons des affaires de tout; je lis et relis vos lettres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer , car je ne vous le saurais dire ; il y en a une dans vos dernières que j'ai le bonheur de croire , et qui soutient ma vie; les réponses font de l'occupation , mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis contente de lui sur votre sujet.

Pour la jMousse , il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches ; il veut aller en paradis ; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence , ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il interrogeait des petits enfants : et, après plusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble , de sorte que , venant à leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous lun après l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petits enfants ; mais voyant que des hommes , des femmes et même des veillards disaient la même chose , il en fut persuadé , et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fût jamais tiré : cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordre

' Ce traité, Tun des plus beau?c ouvrages de Nicole, se trouve à la suite des l'ensées de Pascal, édit. Didot, l.s'r2.

que le nwuvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendrë^ ment , et vous prie de me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.

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