‹ Lettres (volume 2)Chapitre 65 sur 264 · DE M"'^ DE SÉVIGNÉ À M™« DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M"'^ DE SÉVIGNÉ À M™« DE GRIGNAN

AuxBochers, mercredi? octobre 1C7F.

Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit présentement , c'est cette Morale de Nicole ; il y a un Traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit ; je n'ai jamais rien vu de plus utile , ni si plein d'esprit ot de lumière ; si vous ne l'avez pas lu , lisez-le ; et si vous l'avez lu , relisez-le avec une nouvelle attention : je crois que tout le monde s'y trouve ; pour moi , je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Te suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer , si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tacher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions , et, par cette raison , je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilàde quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.

Je vous crois à Lambesc , mais je ne vous vois pas bien d'ici ; il y a des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le château deGrignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur votre terrasse , j'allais à la messe dans votre belle égUse ; mais je ne sais plus où j'en suis : j'attends avec impatience des nouvelles de ce lieu-là et des manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m'écrire , j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous , et si je n'en ai point, vous avez été si prévoyante , que je ne serai point en peine; il y a des soins , comme , par exemple, celui-là , qui mor-

quent laiit de bonté , de tendresse et d'amitié , qu'on est charmé. ^mcn, ma très-chère et très-aimable; je ne veux point vous écrire davantage aujourdMiui, quoique mon loisir soit grand : je n'ai que des riens à vous mander , c'est abuser d'une lieutenante générale qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'ApoUidon. Notre abbé, notre Mousse sont toujours tout à vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?

Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes : voilà ce qu'on me mande.

71. — DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M"^ DE GIIIGNAN. Aux Rochers , mercredi 28 octobre I67l.

Des scorpions , ma fille ! il me semble que c'était là im vrai chapitre pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos entrailles sur la glace et le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui , mais plutôt avec vous , et vous demander de bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées , et si elles ne vous font point de bonnes coliques , pour vous apprendre à leur donner de tels antipérisiases^ : voilà un grand mot. J'ai voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant -hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper , et j'en pris hier pour me nourrir , afin de jeûner jusqu'au soir : il m'a fait tous les effets que je voulais : voilà de quoi je le trouve plaisant , c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne sais pas ce que vous avez fait ce malin : pour moi , je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambes, pour prendre desahgnements; je fais des allées de retour toutautour démon parc, qui seront d'une grande beauté; si mon fils aime les bois et les promenades , il bénira bien ma mémoire; Mais, à propos de mère , on accuse celle du marquis de S - de l'avoir fait assassiner; il a été criblé de cinq ou six coups de fusil ; on croit qu'il en mourra : voilà une belle scène pour notre petite amie \ Je mande

' Terme de philosophie qui vient. du grec, etsignilie Tactivilé de deux quaiiti-s contraires, dont Tune donne delà vigueur et de l'action à l'autre

- Henri de Senneterre (St.->ectairc). 11 avait épouse Anne deLongueval, lillc •riionneur de la reine, parente de Bu=sy-Rabutin par sa seconde femrae-

Plaisanteries dont il est question dans la lettre du 19 août prtcéicnl. C'est iVixiiise de Senneterre que M'" de Sévianc désigne ainsi.

à mon nis que. j'approuve le procédé de cette mère, que voil.i comme il faut corriger les enfants , et que je veux faire amitié avec elle. .le crois qu'il est à Paris , Votre petit frère ; il aime mieux m'y attendre que de revenir ici ; il fait bien. IMais que dites-vous d: mon mari, Tabbéd'Efliat? Je suis bien malheureuse en maris : il épouse une jeune nymphe de quinze ans , fille de M. et de madame de la Bazinière , façonnière et coquette en perfection ; le mariage se fait en Touraine ; il a quitté quarante raille livres de rente de bénéfices pour Dieu veuille qu'il soit content ! Tout le monde en

doute , et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi. M. d'Harouïs m'écrit ceci : « Mandez à madame de Carignan " que je Tadore ; elle est à ses petits états ; ce ne sont pas des gens « comme uous qui donnons des cent mille écus; mais au moins « qu'ils lui donnent autant qu'à madame de Chaulnes pour sa bien- « venue. » Il aura beau souhaiter , et moi aussi ; vos esprits sont secs , et leur cœur s'en ressent ; le soleil boit toute leur humidité , et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous embrasse mille fois ; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un de vos paquets la semaine passée : la Provence est devenue mon vrai pays; c'est de là que viennent tous mes biens et tous mes maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience , c'est le jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une épigramme sur les vendredis, qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé ; il parlait aux dieux, et finissait :

Multipliez les vendredis,

Je vous quitte de tout le reste.

A l'applicazlone, signora. M. d'Angers' m'écrit des merveilles de vous ; il a fort vu M. d'Uzès =» , qui ne peut se taire de vos perfections ; vous lui êtes très-obligée de son amitié ; il en est plein , et la répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous aime très-parfaitement, la Mousse vous honore, et mpi je vous quitte : ah! marâtre. Un mot aux chers Grignan.

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