DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M""^ DE GRTGNAN
A Paris, vendredi 12 février 1672.
Je ne puis , ma chère fille , qu'être en peine de vous , quand je songe au déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu depuis peu ; c'était assez pour l'aimer beaucoup , et pour connaître encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il est vrai que jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments plus droits et plus souhaitables , avec une très-belle physionomie et une très-grande tendresse pour vous ; tout cela le rendait iuliniment aimable , et pour vous et pour tout le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque
je la sens en moi : cependant j'entreprends de vous amuser un quart d'Iieure, et par des choses où vous avez intérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.
J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il est piqué des conduites malhonnêtes ; et comme il en a de fort contraires, il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en usage : c'est ce dont il ne faut point se départir, quoi qu'il arrive ; cette mode revient toujours. On ne trompe guère longtemps le monde , et les fourbes sont enfin découverts : j'en suis persuadée. M. de Pomponne nest pas moins opposé à ce qui lui est si contraire; et je vous puis assurer que , si j'étais aussi habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose d'agréable pour M. le Camus : ce sont des faveurs précieuses pour lui , et d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune réponse.
I.e marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai mandé ; le roi lui lit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éioignàt : on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse {de Soissons)\ enfin ,
On parle d'eaux, de Tibre el Ton se tait du reste'.
Le roi demanda à Mosieub , qui revenait de Paris : Eii bien! mon frère, que dit-on à Paris? ]Moxsieur lui répondit : On parle fort de ce pauvre marquis. — Et qu'en dit-on ? — On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu parler pour un autre malheureux. — Et quel malheureux , dit le roi? — Pour le chevaher de Lorraine , (ht Monsieur. — Mais , dit le roi , y songez-vous encore à ce chevalier de Lorraine? vous eu souciez-vous? Aimeriez-vous bien quelqu'un qui vous le rendrait ? —En vérité, répondit :\Ionsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie. — Oh bien! dit le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que le courrier est parti ; il reviendra ; je vous le redonne , et veux que vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour l'amour de moi ; je fais plus , car je le fais maréciial de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se jette aux pieds du Fxoi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une uiaiu avec une joie sans égale Le roi le relève, et lui dit :
» VckUc Corneille dans Cinna^ scène v, acte IV.
Mon frère , ce n'est pas ainsi que des frères se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est de très-bon lieu , et rien D'<îst plus vrai : vous pouvez là-dessus faire vos réflexions , tirer vos conséquences , et redoubler vos belles passions pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le voyage , et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez Monsieur : les uns ont le visage alongé d'un demipied , d'autres l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini. M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans l'armée de Monsieur , avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi : « 11 fallait cette petite pénitence à votre fils , mais les peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai ; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais : si vous n'êtes de mou goût , vous êtes perdue ; car en voici d'infinis.
La INÏarans était l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte : plût à Dieu que vous y eussiez été ! Madame de Brissac était inconsolable chez madame de Longueville ; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle , et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour de la mort » ; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance ; elle l'oublia , et reconnut fort bien des gens qui entraient.
Adieu , ma très-chère , ma très-aimable ; ne trouvez- vous pas qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette douleur d'une manière tellement importune, qu'elle me serait insupportable, si je n'aimais à vous aimer autant que je fais , quelques peines qui y soient attachées.
90. — DE M'"'^ DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN. A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672. J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour J\L de la Valette ; tout m'est cher de ce qui vient de vous : je lui veux faire avoir Pellisson pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois.
» De madame la princesse de Coulj.
Cette pauvre Madame ' est toujours à l'agonie; c'est une chose étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris : le courrier d'Espagne est revenu ; il dit que non-seulement la reine d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés , mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa puissance : voilà donc la plus grande guerre du monde allumée ; et pourquoi ? C'est bien proprement les petits soujflets ; vous en souvient-il ? Nous allons attaquer la Flandre ; les Hollandais se joindront aux Espagnols ; Dieu nous garde des Suédois , des Anglais, des Allemands ; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.
Notre cardinal {de Retz) est toujours malade; je lui rends de grands soins : il vous aime toujours ; il compte que vous l'aimez aussi.
Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes l'autre jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont poijit, ce me semble : enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un homme après sa mort ; il était dans sa bière et en carrosse, on le menait à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; son curé était avec le corps. On verse ; la bière coupe le cou au pauvre curé. Hier un homme versa en revenant de Saint-Germain: il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse.
Madame Scarron , qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est délicieuse , s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie, et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu son papa : il s'en défendit par de très bonnes raisons , et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-aimable ; je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien à dire aujourd'hui ; je vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court , si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour vous.