‹ Lettres (volume 2)Chapitre 82 sur 264 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A M™^ DE GRIGNAN

A Livrj', mardi l*''mars 1672.

Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras ; je l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez notre abbé, qui a depuis deux jours un petit dérèglement qui lui donne ' Seconde femme de Gaston , duc d'Orléans, morte le 3 avril suivant.

de rémotion; je n'en suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il se portât tout à fait bien. Madame de Couianges et madame Scarron me voulaient mener à Vincennes ; M. de la Rochefoucauld voulait que j'allasse chez lui entendre lire une comédie de Molière ' ; mais, en vérité , j'ai tout refusé avec plaisir ; et me voilà à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrire : il y a longtemps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre chevalier ; vous la voulez sentir à longs traits , sans en rien rabattre , sans aucune distraction : cette application à faire valoir et à vouloir sentir toute votre tristesse, me paraît d'une personne qui n'est pas si embarrassée qu'une autre * d'avoir des occasions de s'affliger ; j'en prends à témom votre cœur.

Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole : je crains pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la Troche : il est vrai qu'elle sait arriver à Paris : son séjour de l'année passée fut bien abîmé à mon égard, dans l'extrême douleur de vous perdre. Depuis ce temps , ma chère enfant , vous êtes arrivée partout, comme vous dites; mais point du tout à Paris. Vos réflexions sur l'espérance sont divines : si Bourdelot ^ les avait faites , tout l'univers le saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire des merveilles : ie malheur du bonheur est tellement bien dit , qu'on ne peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. Vous dites tout sur l'espérance ; et je suis si. fort de votre avis , que je ne sais si je dois aller en Provence , tant j'ai de crainte d'en repartir. Je vois déjà connne le temps galopera ; je connais ses manières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon cœur décide comme le vôtre , et je ne souhaite rien tant que de partir : je veux même espérer qu'il peut arriver de telles choses , que je vous ramènerai avec moi : c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si loin : du moins , ma fille , il ne tiendra pas à une maison , ni à des

' Probablement les Femmes savantes, représentées le II mars IG72.

• Allusion à la comtesse de Fiesque, qui avait perdu madame de Guerchy, sa lille , au mois de janvier précèdent, et dont madame de Scudéri disait: « La comtesse est bien embarrassée d'une afûiction. » A quoi Bussy répondit, " Je crois que la joie lui est bien aussi chère que ses enfants. »

2 Pierre Michon, connu sous le nom de Tabbé Bourdelot. Il avait été médecin du prince de Condé , père du grand. Condé ; il le fut ensuite de la reine Christine, Madame de la Baume et Ï5ourdelot avaient écrit une petite pièce contrer Espérance, et la princesse palatine y fit une réponse.

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meubles ; je ne songe qu'à vous ; les pas que je fais pour vous sont les premiers ; les autres viennent après comme ils peuvent.

J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites : on y trouve la réflexion de M. de Grignan admirable : on l'a pensée quelquefois ; mais vous l'avez habillée pour paraître devant le monde. Je n'ai pas dit ce que vous avez trouvé dans la maxime ^ qui ressemble à la chanson ; pour moi, je suis de votre avis : je saurai s'ils ont eu un autre dessein que de vouloir louer les fantaisies, c'est-àdire les passions: si cela est^ l'exacte philosophie s'en offense; si cela n'est pas, il faut qu'ils s'expliquent mieux.

Je soupai hier chez Gournlle avec les la Rochefoucauld, les

Plessis , les la Fayette, les Tournay ^ : nous attendions le grand

Pomponne ; mais le service de ce cher maître que vous honorez

rîant l'empêcha de se retrouver avec la fleur de ses amis : il a bien

1 des affaires, à cause des dépêches qu'il faut écrire partout, et à

[.cause de la guerre.

L'archevêque de Toulouse ^ a été fait cardinal à Rome ; et la nouvelle en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon 4 c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient que IM. de Laon s'est sacrifié pour le service du roi , et qu'afin de ne point trahir les intérêts de la France , il n'a point ménagé le cardinal Altieri , qui lui a fait ce tour.

Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de Lorraine réjouissait ses amis etaffligeait ses créatures ; car il n'y en a point qui lui ait gardé fidélité.

.l'ai su , sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu comme on le disait : elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité de paix , qui permet d'assister ses alliés. IVous avons pris la même liberté pour le Portugal; elle promet même présentement de ne point assister les hollandais : elle ne le veut pas signer ; voilà le procès. Si on s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout est perdu; sinon , la paix sera bientôt faite , quand nous n'aurons pas l'Espagne contre nous : le temps nous en apprendra davantage. Adieu ,

I II est question de celle maxime de la Rochefoucauld : Qui vit sans folie n'est pas si sarjc qii'il le croit.

^ C/esUà-dire lY'vèque de Tournay , Gilbert de Choiseuî.

^ Pierre de Bonzi.

* César d'Eslrées , évëque de Laon , fut déclaré cardinal peu de temps après : il rélait in ;;<•//() depuis le mois d'aoùl I67I.

lYia très-chère et très-aimable ; je crains bien qu'aimant la solitude comme vous faites, vous ne vous creusiez les yeux et l'esprit à force de rêver.

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