DE M™^ DE SÉVIGNÉ A M'^*^ DE GRIG^îAN
A Paris, vendredi 8 avril 1672.
La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'xVngleterre; et en effet il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le maréchal du Plessis ne quittera point Paris , il est bourgeois et chanoine; il met à couvert tous ses lauriers, et jugera des coups : je ne trouve pas qu'avec une si belle et si grande réputation, son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait envie à ses enfants , qui avaient Thonneur de servir Sa ^Majesté ; que pour lui il souhaitait la mort, puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa tendrement, et lui dit : « M. le maréchal, on « ne travaille que pour approcher de la réputation que vous avez « acquise ; il est agréable de se reposer après tant de victoires. » En effet , je le trouve heureux de ne point mettre au caprice de la fortune ce qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le maréchal de Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte : mais, avant que de partir, il parla fort fièrement à RL de Louvois , qui voulait faire quelque retranchement sur sa charge de général sous M. le Prince : il fit juger l'affaire par Sa Majesté , et l'emporta comme un galant homme.
La reine m'attaque toujours sur vos enfants , et sur mon voyage de Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble , et votre fille à son père ; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert me parle souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma fille, savez-vous bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci.^ Je vous en faciliterai les moyens d'une manière qui vous ôtera de toutes sortes d'embarras. J'ai parlé d'un premier président à M. de Pomponne ; il n'y voit enC/Ore goutte ; il croit pourtant que ce sera un étranger; j'y ai consenti.
Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu'elle retarde mon voyage, elle étouffe, elle enfie , il n'y a pas moyen de la voir sans être fortement touchée : je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. \'ous savez connue je l'ai toujours aimée ; ce m'eut été une grande joie
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de la laisser dans l'espérance d'une guérison qui nous l'aurait rendue encore pour quelque temps. Je vous manderai la suite de cette triste et douloureuse maladie.
M. €t madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne : les gouverneurs n'ont point d'autre place présentement que leur gouvernement. Nous allons voir une rude guerre ; j'en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère me tient au cœur ; nous sommes trèsbien ensemble ; il m'aime, et ne songe qu'à me plaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de ses affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux : vous êtes , en vérité , trop jolis , chacun en votre espèce. Voilà , ma très-belle , tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais ce matin un Provençal , un Breton , un Bourguignon , à ma toilette.