‹ Lettres (volume 2)Chapitre 86 sur 264 · DE M™^ DE SÉVIG>É A M™« DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M™^ DE SÉVIG>É A M™« DE GRIGNAN

A Paris, mercredi 13 avril 1672.

Je vous l'avoue , ma fille , je suis très-fàchée que mes lettres soient perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait de perdre les vôtres : j'ai passé par là , c'est une des plus cruelles choses du monde. Mais, mon enfant, je vous admire; vous écrivez l'italien comme le cardinal Ottobon', et même vous y mêlez de l'espagnol; manera n'est pas des nôtres; et pour vos phrases, il me serait impossible d'en faire autant : amusezvous aussi à le parler , c'est une très-jolie chose; vous le prononcez bien, vous avez du loisir; continuez , je serai tout étonnée de vous trouver si habile. Vous m' obéissez pour n'être point grosse, je vous en remercie de tout mon cœur; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole. Votre soleil me fait peur : comment, les têtes tournent! on a des apoplexies comme on a des vapeurs ici , et votre tête tourne comme les autres ! Madame de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon , et fait des préparatifs pour faire une belle défense contre le gouverneur *. Si elle va à Grignan , ce sera pour vous conter ses victoires , et non pas sa défaite : je ne crois pas même que le marquis prenne le personnage d'amant; il est observé par gens qui ont bon nez, et qui n'entendraient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre ; je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et

• Ottoboni fat depuis le pape Alexandre VIII.

* Le marquis de Villeroi

madame de Coulanges ; c'était une chose résolue , sans le pitoyable état où se trouve ma tante : mais il faut avoir encore patience ; rien ne m'arrêtera, dès que je serai libre de partir : je viens d'acheter un carrosse de campagne, je fais faire des habits; enfin je partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai rien souhaité avec tant de passion ; fiez- vous à moi pour n'y pas perdre un moment : c est mon malheur qui me fait trouver des retardements où les autres n'en trouvent point.

Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal ; ce serait un grand amusement de causer avec lui : je ne vous trouve rien qui puisse vous divertir ; mais , au lieu de prendre le chemin de Provence, il s'en va à Commerci. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples : il avait un régiment, il a été cassé; il a demandé dix abbayes , on les lui a toutes refusées ; il a demandé de servir d'aide de camp cette campagne : il est refusé ; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de désespoir et de respect tout ensemble pour Sa Majesté, et s'en va sur le vaisseau du duc d'York» , qui l'aime et l'estime : voilà l'histoire un peu plus en détail. On ne parle plus que de guerre et de partir : tout le mond e est triste, tout le monde est ému.

Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté d'un sermon de Bourdaloue , qu'il s'écria tout haut, en un endroit qui le toucha : Mordleu, il a raison! Madame éclata de rire ; et le sermon en fut tellement interrompu , qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne crois pas , de la façon que vous dépeignez vos prédicateurs , que si vous les interrompez , ce soit par des admirations. Adieu ma très-chère et très-aimable ; quand je pense au pays qui nous sépare , je perds la raison , et je n'ai plus de fe-' pos. Je blâme Adhémar d'avoir changé de nom ; c'est le petit dénaturé.

Page 1