‹ Lettres (volume 2)Chapitre 87 sur 264 · DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M™« DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE M'"^ DE SÉVIGNÉ A M™« DE GRIGNAN

A Paris , vendredi 22 avril 1672.

Je reçus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus y faire réponse : quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait été aba;idonnée à la paresse des facteurs; et voilà précisément ce que je crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami {au bureau de la poste ), ou plutôt je vous avoue que je vou- ' Depuis Jacques II, roi d'Anglelerre.

«Irais bien m'en aller, et que ma pauvre tante eût pris un parti : cela est barbare à dire; mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir ; l'état où je suis n'est pas aimable. Te vous envoie une petite cravate, tout comme on les porte; vous jugerez par là que , depuis votre départ, le monde ue s'est point subtilisé : vous voyez comme noiis sommes simples eu ce pays-ci. J'ai une grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre voyage de la Sainte-Baume » : c'est donc IXotre-Dame des Anges *. INI. le marquis de Yence , qui me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur du chemin. Il a perdu son fils aîné : il me fait pitié ; il voudrait bien pleurer , et il se contraint : il me paraît extrêmement attaché à tous vos intérêts.

J'ai été voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la trouvâmes mieux qu'à Paris; nous parlâmes fort de vous. Il s'en va lundi ; il vous dira adieu comme il vous a dit bonjour ; il vous aime tendrement, et vous fera réponse sur la proposition d'être archevêque d'Aix. Nous composâmes la vie qu'il ferait , toujours déchiré entre le désir de vous voir et la crainte d'être ridicule ; nous réglâmes les heures , et nous inventâmes des supplices pour le premier qui mettrait le nez sur l'attachement qu'il aurait pour vous. Cette conver.sation nous eût menés plus loin que Fleuri/^ : d'Hacqueville et l'abbé de Pontcarré étaient avec nous ; j'étais insolemment avec ces trois hommes. Je m'en vais tout présentement me promener trois ou quatre heures à Livry : j'étouffe , je suis triste ; il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelque douceur dans l'esprit : on ne voit ici que des adieux , des équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain matin pour faire partir celui de mon fils ; mais il ne fera point d'embarras; ce sont des coffres qui vont par des messagers : il a acheté ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour lui donner pendant la campagne. Je suis une marâtre ; je dis hier adieu au petit dénaturé^', ]e pensai pleurer : cette campagne sera rude , et je ne me lie guère à lui pour se conserver , poco duri, pin-

• r;rotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays, on prétend que sainte Madeleine vint linir sa vie dans la pénitence. Ml y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame des Anges. 2 Ou était alors madame de la Fayette. ' LecJievalier de (Jrignan, qui avait quitté le nom d'Adhémcr.

che sHnnalzi. Il en est revenu là ; c'est sa vraie devise. Adieu , je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui ; je m'en vais à la Sainte- Baume; je m'en vais dans un lieu où je penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin , ces allées , ce petit pont , cette avenue, cette prairie, ce moulin , cette petite vue , cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant.

Le petit Daquin est premier médecin. La faveur l'a pu faire autant que le mérite^.

Page 1