‹ Lettres;Chapitre 108 sur 111 · MADAME DE COULANGES · texte numérisé non relu

MADAME DE COULANGES

Je suis très-fâchée de la mort de M. le chevalier de Grignan. Madame; mais, sans vouloir ajouter à votre affliction la peine de lire une méchante lettre , je vous prierai de trouver bon que je vous assure ici que je suis très-sensible à tout ce qui vous arrive, et que je me sais faire un fort grand plaisir d'espérer que j'aurai l'honneur de vous voir cet été. J'irai certainement à Grignan , quand il m'en coûterait de quitter le marquis de Villeroi à Lyon ; comprenez mon procédé. Adieu, Madame; c'est une chose délicieuse que de demeurer avec Madame de Sévigné.

Paris, vendredi <2 février 1672.

Je ne puis, ma chère fille, qu'être en peine de vous quand je songe au déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu depuis peu; c'était assez pour

DE MADA.ME DE SEVIGN^. 45!

l'aimer beaucoup, et pour connaître encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il est vrai que jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments plus droits et plus souhaitables, avec une très-belle physionomie, et une très-grande tendresse pour vous; tout cela le rendait infiniment aimable, et pour vous, et pour tout le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque je la sens en moi; cependant j'entreprends de vous amuser un quart d'heure , et par des choses où vous avez intérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.

J'ai eu une grande conversation avec M. Le Camus ' ; il entre si parfaitement bien dans nos sentiments , qu'il me donne des conseils. Il est piqué des conduites malhonnêtes; et comme il en a de fort contraires , il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en usage ; c'est ce dont il ne faut point se départir , quoi qu'il arrive : cette mode revient toujours. On ne trompe guère longtemps le monde , et les fourbes sont enfin découverts ; j'en suis persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins opposé à ce qui lui est si contraire ; et je vous puis assurer que si j'étais aussi habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus , il ne manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose d'agréable pour M. Le Camus : ce sont des faveurs précieuses pour lui, et d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune réponse.

Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon, comme je vous l'ai mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât : on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse [de Sois.sons ) ; enfin,

On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se fait du reste ^

Le roi demanda à Monsieur, qui revenait de Paris : Eb bien, mon frère, que dit-on à Paris? Monsieur lui ré-

• Fotjez la lettre Ou 5 janvier précédent.

^ Vers de Corneille, dans Cinna, acte IV, scène 5.

pondit : On parle fort de ce pauvre marquis. Et qu'en dit-on? On dit, Monsieur, que c'est qu'il a voulu parler pour un autre malheureux. Et quel malheureux? dit le roi. Pour le chevalier de Lorraine, dit Monsieur. Mais, dit le roi, y songez-vous encore , à ce chevalier de Lorraine ? vous en souciez- vous ? aimeriez-vous bien quelqu'un qui vous le rendrait? En vérité, répondit Monsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie. Oh bien! dit le roi, je veux vous faire ce présent ; il y a deux jours que le courrier est parti ; il reviendra : je vous le redonne, et veux que vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour l'amour de moi ; je fais plus, car je le fais maréchal de camp dans mon armée. Là-dessus , Monsieur se jette aux pieds du roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale. Le roi le relève , et lui dit : Mon frère , ce n'est pas ainsi que des frères se doivent embrasser, et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est de très-bon lieu , et rien n'est plus vrai : vous pouvez là-dessus faire vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions pour le service du roi, votre maître. On dit que Madame fera le voyage, et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez Monsieur : les uns ont le visage allongé d'un demi-pied, d'autres l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini. Monsieur de Navailles revient aussi , et servira de lieutenant général dans l'armée de Monsieur , avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi : Il fallait cette petite pénitence à votre fils; mais les peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai ; c'est mon aversion que les faux détails , mais j'aime les vrais : si vous n'êtes de mon goût , vous êtes perdue , car en voici d'infinis.

La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville ; on sifflait dessus. Langlade

mande que l'autre jour, en vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui disait, et qu'il vous eût bien souhaitée derrière la porte : plût à Dieu que vous y eussiez été 1 Madame de Brissac était inconsolable chez madame de Longueville ; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle, et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir , le jour de la mort ' ; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance ; elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui entraient.

Adieu j ma très-chère, ma très-aimable ; ne trouvez-vous pas qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis fiappée de cette douleur, d'une manière tellement importune , qu'elle me serait insupportable ai je n'aimais à vous aimer autant que je fais , quelques peines qui y soient attachées.

A Paris, mercredi i7 févrieir 1672.

M. de Coulanges et moi , nous avons donné un trèsbon dîner à M. le président de Bouc ' ; M. et madame de Valavoire , M. d'Uzès et Adhémar en étaient ; mais écoutez le malheur : Le président, après nous avoir promis, vmt s'excuser : il avait une affaire à Samt-Germain ; nous pensâmes nous pendre; enân il fallut prendre courage. Madame de Valavoire amena la Buzanval ^ , mais le président était le véritable objet de nos désirs. Ce diner était bon, délicat, magnifique; enfin, tel qu'il était, il est irréparable : le Bouc reviendra peut-être, mais le dîner ne reviendi-a pas. Adhémar était pénétré de douleur d'avoû* appris en arri\'ant la mort de son pauvre frère ; j'avais le

' De madame la princesse de Conti. ( A. G, )

^ Premier président de la chambre des comptes d'Aix.

3 Elle était sœur de madame de Valavoire.

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cœur bien serré en l'embrassant. Il alla coucher à Saint- Germain , et m'a promis de me voir à son retour , et que nous parlerions de vous : j'espère cette conversation.

Vous me dites que je pleure, et que je suis la maîtresse : il est vrai , ma fille, que je ne puis m'empêcher de pleurei quelquefois ; mais ne croyez pas que je sois tout à fait la maîtresse de partir , quand je le voudrai ; je voudrais que ce fût demain , par exemple ; et mon fils a présentement des besoins de moi très-pressants. J'ai d'autres affaires pour moi; enfin il me faut jusqu'à Pâques : ainsi , mon enfant, on est la maîtresse et l'on ne l'est point, et l'on pleure.

J'ai vu tantôt notre cardinal (de Retz) : il ne peut se consoler de ne vous avoir pas trouvée ici; il vous en écrit; il m'a paru touché de bonne foi d'être à Paris, sans avoir le plaisir de vous voir et de causer avec sa chère nièce ; vous lui faites souhaiter la mort du pape '. Vous verrez le chevalier de Lorraine plus tôt que nous. M. de Boufflers ', gendre de madame du Plessis, est mort en passant d'une chambre à l'autre, sans autre forme de procès : j'ai vu tantôt sa petite veuve, qui, je crois, se consolera.. M. Isarn, un belesprit, est mort de la même sorte ^.

Je ne suis point sans inquiétude de vous savoir à Aix , avec tant d'air de petite vérole ; évitez au moins les lieux publics et les presses : c'est un horrible mai que celui-là. Votre fille a le teint comme l'avait mademoiselle de Villeroi , un blanc et un rouge sépeirés , des yeux d'un bleu merveilleux , des cheveux noirs , un tour de visage et un menton à peindre; sa lèvre se rabaisse tous les jours : du reste , elle est faite au tour ; elle ne crie jamais , elle est douce et caressante ; elle appelle « elle dit cinq ou six

^ Clément X.

' François , comte de Boufflers , frère aîné du maréchal de ce nom.

2 On ne connaît de lui qu'une lettre en prose et en vers, adressée à mademoiselle de Senderi, et qui a élé imprimée avec ce tilre : (e Louis d'or; Paris, 1660. Sa mort fut triste. I) péril dans une chambre où on l'avait enfermé par mégarde.

mots; elle est vive; enfin elle est aimable, et je l'aime. Adhémar m'a dit des merveilles de votre fils. Madame de Guénégaud m'a extrêmement priée de vous faire des compliments sur la mort du chevalier , et à M. le coadjuteur d'Arles : tenez-la quitte de ce côté-là.

Je viens d'apprendre qu'Adliémar a eu une conversation divine avec M. Colbert; il vous en rendra compte. L'autre jour, on parlait, devant le roi, de Languedoc, et puis de Provence, et puis enfin de M. de Grignan : on en dit beaucoup de bien. M. de Janson en dit aussi ; et puis il parla de sa paresse naturelle ; là-dessus le marquis de Charost * le releva de sentinelle d'un très-bon ton, et lui dit : ce Mon- « sieur, M. de Grignan n'est point paresseux quand il est « question du service du roi , et personne ne peut jamais « mieux faire qu'il a fait dans cette dernière assemblée ; « j'en suis fort bien iustruit. » Voilà de ces gens que je trouve toujours qu'il faut aûïier et instruire. Tout le monde fiit de son avis.

Je parlerai de VAdone* au bon homme Chapelain, en le comblant d'honneur par votre souvenir. Je fais toujours vos compliments; ou vous les rend avec raille tendresses. Ma tante est toujours bien mal. Votre pauvre frère m'écrit souvent , et moi à lui : je suis au désespoir de la guerre , à cause des périls qu*il essuiera des premiers. La vie est cruellement mêlée d'absinthe. Ma chère enfant, je suis tout à vous.

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