‹ Lettres;Chapitre 109 sur 111 · MONSIEUR DE COULANGES · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE COULANGES

Je ne vous dis rien, mais je n'en pense pas moins , nous serons à Pâques à Lyon. Nous y allons, madame de Cou-

' Il était gendre de M. Fouquet.

^ Poème italien de Marini. Il le compos.1 en France , et le dédia à Marie de Médicis; Chapelain avait fait pour l'édilion in-folio de ce poème une préface, que Ménage trouvait plus gauloise que française.

langes et moi , pour le mariage de mademoiselle de Gué ' , qui , sans aller chercher plus loin, épouse M. de Bagnols , que vous connaissez , son cousin issu de germain : pour la naissance, ils n'ont rien à se reprocher, et pour le bien, Bagnols a vingt-cinq bonnes mille livres ' de rente par devers lui ; u'est-ce pas là une très-bonne affaire ? J'espère que nous ferons les honneurs de Lyon à madame votre mère, quand elle y 'passera. Adieu, madame la Comtesse, je vous aime toujours avec la même passion. M. d'Adhémar m'a dit qu'il avait apporté le portrait de M. de Griguan , mais je n*» l'ai pas encore vu.

A Paris , vendredi au soir, 19 février 4672.

Je m'en vais dimanche à Saint- Germain avec madame de Coulanges, pour discourir un peu avec M. de Pomponne; je croîs cette conversation nécessaire : je vous en rendrai compte , afin que M. de Grignan m'appelle plus qu^^jamais son petit ministre. Adhémar a fait des miracles de son côté, M. 'd'Uzès du sien; enfm il me semble que nous ne serons point surpris, et que nous avons assez bien pris nos précautions. Mais que vous dirairje de l'aimable portrait que M. de Grignan a donné à M. de Coulanges? Il est beau et très-ressemblant ; celui de Le Fèvre est un misérable auprès de celui-ci. Je fais vœu de ne jamais revenir de Provence quej'e n'en aie un pareil, et un autre de vous; il n'y a point de dépense qui me soit si agréable : mais prenez garde, ma chère enfant, de n'être point changée. Enfm madame de Guerchi n'est morte que pour avoir le corps usé à force d'accoucher. J'honore bien les maris qui se défont de leurs femmes sous prétexte d'en éti*e amoureux.

' Sœur de madame de Coulanges.

' A 29 fr. le marc ; c'était 862 marcs , qui feraient aujourti'bui 45,000 fr. de notre monnaie. ( M. }

Nous avons fort causé, Guitaud et moi, de notre ami (d'HacqiicviUe), qui est si sage, et qu'il craint tant. Il n'ose vous mander un accident qu'on croit qui lui est arrivé; c'est d'être passionnément amoureux de la borgnesse, fille du maréchal (de Gramont ) ; c'est amour,, fureur, à ce qu'on dit. Il s'en défend comme d'un meurtre^, mais ses actions le trahiss*!nt; il sent le ridicule d'être amoureux d'une personne ridicule ; il est honteux , embarrassé ; mais ce bel œil Ta charmé.

Cet œil charmant qui n'eut jamais Son pareil en divins attraits.

Voilà ce que Guitaud n'osait écrire; je vous confie ce secret, et je vous conjure de le garder très-fidèlement; mais le moyen de ne point faire admirer en cette occasion la puissance de l'orviétan? J'ai vu depuis deux heures Adhémai', M. de Gordes ', M. d'Uzès; je suis en Provence. J'ai causé avec Adhémar ; il m'assure que~vous m'aimez : c'est tout ce qu'il y a pour moi d'agréable dans le monde. J'admire votre humeur , votre courage , votre raison , votre conduite. Je lui ai dit :

De grâce , montrez moins à mes sens désolés La grandeur de ma perte, et ce que vous valez'.

Nous ne finissons point sur votre chapitre. Votre amie madame de Vaudemont ^ sera bientôt heureuse ; je le sais du même endroit qu Adhémar : c'est encore un secret, mais il y a des gens obligeants qui avancent le plaisir de savoir les secrets deux jours plus tôt , et c'est tout ; il y en a d'autres dont la sécheresse fait mourir. Que peut

' François de Simiane, marquis de Gordes, grand sénéciial de Provence.

^ Vers de Polyeucte , acte II , scène II.

3 Mariée à Henri-Cliarles de Lorraine, prince de Vaudemont. II était question alors diin traité avec le duc de Lorraine, aux termes duquel is roi lui aurait rendu ses Étals à des conditions trùs-onéreuscs. Ce traité n'eut pas lieu. ( M. )

faire une amitié sous cet amas d'épines ? On en sont les douceurs? Elle est écrasée ; elle est étouffée. Nous eussions fait hier un livre là-dessus , Guitaud et moi , et je renouvelai mon vœu de ne jamais connaître l'amitié sous un visage si déguisé. Adieu, ma très-aimable; je m'en vais souper chez M. de La Rochefoucauld , c'est ce qui fait que ma lettre est si courte.

A Paris, mercredi 24 février 1672.

J'ai reçu tout à la fois vos deux lettres. Je n'ai pu voir votre douleur sans renouveler la mienne ; je vous trouve véritablement affligée, et c'est avec tant de raison qu'il n'y a pas un mot à vous répondre : j'ai senti tout ce que vous sentez, et je n'avais point attendu la mort de ce pauvre chevalier pour en dire tous les biens qui se trouvaient en lui. Je vous plains de l'avoir vu cet automne; c'est une circonstance à votre douleur. M. d'Uzès vous mandera ce que le roi lui a dit là-dessus , à quoi toute la famille doit prendre part. On l'a fort regretté dans ce pays-là , et la reine m'en parla avec bonté ; mais tout cela ne nous rend point cet aimable garçon. Vous aimez si chèrement toute la famille de M. de Grignan, que je vous crois aussi affligée que lui.

J'ai dîné aujourd'hui avec plusieurs Provençaux chez M. de Valavoire : le mari et la femme sont les meilleures gens du monde ; je vous plains de n'avoir point la femme , vous n'avez rien de si bon ; elle est raisonnable et naturelle; elle me plaît fort. Nous avions MM. de Bouc, d'Oppède', de Gordes, de Soliers', madame de Buzanval , M. d'Uzès, M. et madame de Coulanges. Votre santé a été célébrée au plus beau repas que j'aie jamais vu ; noys

' Jean-Baptiste de Forbin-Majiiier, marquis d'Oppède.

' Jean de Forbin de Soliers , colonel du régiment de Provence.

avons étt^. bien heureux de commencer. On a fort conté ici la bonne réception que vous avez faite à M. le duc d'Etrées; il en a' écrit des merveilles à ses enfants. Madame de Rochcfort' n'a qu'un cri , depuis que vous avez écrit à ses cousines sans lui dire lin mot : pour moi , je vous conseille de lui écrire , et de tâcher de Tapaiser à quelque prix que ce soit. Ce que vous me mandez de votre séjour infini me brise le cœur : ma raison n'est pas si forte que la vôtre, et je me perds dans les réflexions que cela me fait faire : il faut finir tout court en cet endroit.

Madame de Villars vous fait ses compliments, et à M. de Grignan, et au coadjuteur. M. Chapelain a reçu votre souvenir avec enthousiasme ; il dit que V Adone est délicieux en certains endroits, mais d'une longueur assommante : le chant de la comédie est admirable. Il y a aussi un petit rossignol qui s'égosille pour surmonter un homme qui joue du luth. Il se vient percher sur sa tète, et enfin il meurt; on l'enterre dans le corps du luth. Cette peinture est charmante. M. et madame de Coulanges vous disent mille amitiés; ils sont occupés de leur mariage; ils s'en vont à Pâques. Ils me recevront à Lyon, et moi je les recevrai à Grignan. Ma tante ^ est toujours très- -mal ; elle vous remercie de vos bontés, et l'abbé vous est toujours tout dévoué.

A Paris, vendredi 26 février 1672.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de Li Valette ; tout m'est cher de ce qui vient de vous. Je lui veux faire avoir Pélisson pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois.

' Petite-fille du chancelier Séguier.

' Madame de La Trousse.

Cette pauvre Madame ' est toujours à l'agonie ; c'est Hine chose étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris : le courrier d'Espagne est revenu ; il dit que non-seulement la reine d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés, mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa puissance : voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et pourquoi ? C'est bien proprement les petits soufflets : vous en souvient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les Hollandais se joindront aux Espagnols : Dieu nous garde des Suédois, des Anglais, des Allemands. Je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.

Notre cardinal ( de Retz ) est toujours malade : je lui rends de grands soins ; il vous aime toujours ; il compte que vous l'aimez aussi. L'affaire de madame de Courcelles* réjouit fort le parterre; les charges de la Tournelle sont enchéries depuis qu'elle doit être sur la sellette. Elle est plus belle que jamais; elle boit, et mange, et rit, et ne se plaint que de n'avoir point encore trouvé d'amant à la Conciergerie.

Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me, parlâtes l'autre jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Lçngueville n'en sont point, ce me semble ; enfin je vous en instruirai. M. de Boufûers a tué un homme après sa mort ; il était dans sa bière et en carrosse; on le menait à une lieue de Boufilers pour l'enterrer. Son curé était avec le corps; on verse : la bière coupe le cou au pauvre curé ^. Hier un homme versa en revenant de Saint-

• Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril suivant. ( 1». )

2 Une des plus bciles femmes de son temps. Elle se nommait Marie Sidonia de Lénonconrt ; elle était femme de Charles de Champlais, marquis de Courcelies.

3 Cette aventure est l'origine de la fable de La Fontaine le Curé et la Mort.

Germain; il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse. Madame Scarrou , qui soupe ici tous les soirs et dont la compagnie est délicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie, et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu son papa : il s'en défendit par de très-bonnes raisons, et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-aimable : je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien à dire aujourd'hui ; je vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour vous.

A Livry, mardi ^e^raars 1672.

Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras ; je l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte- Marie , je suis chez notre abbé , qui a depuis deux jours un petit dérèglement qui lui donne de l'émotion; je n'en suis pas encore en peine, mais j'aimerais mieux qu'il se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me voulaient mener à Vincennes ; M. de La Rochefoucauld voulait que j'allasse chez lui entendre lire une comédie de Molière ' ; mais en vérité j'ai tout refusé avec plaisir , et me voilà à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrh'e : il y a longtemps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre chevalier ; vous la voulez sentir à. longs traits , sans en rien rabattre , sans aucune distraction : cette application à faire valoir et à vouloir sentir toute votre tristesse me paraît d'une personne qui n'est pas si

' II est vraisemblable que c'était la comédie des Femmes Savantes, dont la première représentation eut lieu le 1 1 mars 1672. ( A. G. )

embarrassée qu'une autre d'avoir des occasions de s'affliger ; j'en prends à témoin votre cœur.

Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole : je crains pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de La Troche ; il est vrai qu'elle sait arriver à Paris. Son séjour de Tannée passée fut bien abîmé à mon égard dans l'extrême douleur de vous perdre. Depuis ce temps, ma chère enfant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites ; mais point du tout à Paris, Vos réflexions sur l'espérance sont divines ; si Bourdelot ' les avait faites, tout l'univers le saurait ; vous ne faites pas tant de bruit pour faire des merveilles : le malheur du bonheur est tellement bien dit, qu'on ne peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. Vous dites tout sur l'espérance, et je suis si fort de votre avis, qus je ne sais si je dois aller en Provence, tant j'ai de crainte d'en repartir. Je vois déjà comme le temps galopera ; je connai: ses manières ; mais en suite de cette belle réflexion mon cœur décide comme le vôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir ; je veux môme espérer qu'il peut arriver de telles choses, que je vous ramènerai avec moi: c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si loin ; du moins, ma fille , il ne tiendra pas à une maison ni à des meubles. Je ne songe qu'à vous : les pas que je fais pour vous sont les premiers; les autres viennent après comme ils peuvent.

J'ai donné vos lettres au faubourg : elles sont bien faites ; on y trouve la réflexion de M. de Grignan admirable. On l'a pensée quelquefois ; mais vous l'avez habillée pour paraître devant le monde. Je n'ai pas dit ce que vous avez

• L'abbé Bourdelot , médecin du grand Condé. Il courait de lui une petite pièce contre y Espérance. Ce jeu d'esprit eut quelipie succès, puisque la princesse palatine, Anne de Gonzague, y fit une réponse, insérée parnii les lettres de Bussy. Nous imiterons tous les éditeurs de madame de Séyigné , (pii ont cru devoir publier cette pièce , le seul écrit connu de la princesse palatine.

DE MADAME DE SEVIGNE. 4r).'>

trouvé dans la maxime qui ressemble à la chanson ' ; pour moi, je suis de votre avis. Je saurai s'ils ont eu un autre dessein que de vouloir louer les fantaisies, c'est-à-dire les passions : si cela est , l'exacte philosophie s'en offense ; s cela n'est pas, il faut qu'ils s'expliquent mieux.

Je soupai hier chez Gourville avec les La Rochefoucauld, les Plessis , les La Fayette, les Tournai ^ : nous attendions le grand Pomponne ; mais le service de ce cher maître que vous honorez tant l'empêcha de se retrouver avec la fleur de ses amis : il a bien des affaires , à cause des dépêches qu'il faut écrire partout, et à cause de la guerre.

L'archevêque de Toulouse ^ a été fait cardinal à Rome ; et la nouvelle en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon'^ ; c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon s'est sacrifié pour le service du roi , et qu'afm de ne point trahir les intérêts de la France il n'a point ménagé le cardinal Alfieri, qui lui a fait ce tour. On espère que son rang pourra revenir ; mais cela peut être long , et c'est toujours ici un dégoût.

Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de Lorraine réjouissait ses .amis et affligeait ses créatures ; car il n'y en a point qui lui ait gardé fidélité.

J'ai su , sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu comme on le disait ; elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité de paix, qui permet d'assister ses alliés. Nous avons pris la même liberté pour le Portugal ; elle promet même présentement de ne point

' Voyez ci-dessus sa lettre du iO février.

' C'est-à-dire l'évêque de Tournai , Gilbert de Ciioiseul.

^ Pierre de Bonzi , mort archevêque de Narbonne, à l'âge de soixantetreize ans. ( P. )

* César d'Estrées, évéque de Laon, fut déclaré cardinal peu de ten»{»s après.

assister les Hollandais , elle ne le veut pas signer : voilà le procès. Si on s'opiniàtre à vouloir qu'elle signe, tout est perdu ; sinon la paix sera bientôt faite, quand nous n'aurons pas l'Espagne contre nous : le temps nous en apprendra davantage. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je crains bien qu'aimant la solitude comme vous faites, vous ne vous creusiez les yeux et l'esprit à force de rêver.

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