DE M'" MARIE DE RABUTIN-CHANTAL A MÉNAGE
Paris « «
Je vous dis encore une fois que nous ne nous entendons point, et vous êtes bien heureux d'être éloquent ; car sans cela tout ce que vous m'avez mandé ne vaudrait guère, quoique cela soit merveilleusement bien arrangé; je n'en suis pourtant pas effrayée , et je sens ma conscience si nette de ce que vous me dites, que je ne perds pas espérance de vous faire connaître sa pureté. C'est pourtant une chose impossible, si vous ne m'accordez une visite d'une demiheure ; et je ne comprends pas par quel motif vous me la refusez si opiniâtrement. Je vous conjure, encore une fois, de venir ici; et puisque vous ne voulez pas que ce soit au-
• Mademoiselle de Rabutin-Cliantal épousa le marquis de Sévigné le i^^ août 1644. Cette lettre parait avoir été écrite peu de temps avant son mariage.
jourd'hui , je vous supplie que ce soit demain. Si vous n'y venez pas , peut-être ne me fermerez- vous pas votre porte, et je vous poursuivrai de si près , que vous serez contraint d'avouer que vous avez un peu de tort. Vous me voulez cependant faire passer pour ridicule , en me disant que vous n'êtes brouillé avec moi qu'à cause que vous êtes fâché de mon départ; si eela était ainsi, je mériterais les Petites-Maisons, et non pas votre haine; mais il y a toute différence, et j'ai seulement peine à comprendre que quand on aime une personne et qu'on la regrette , il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point les dernières fois qu'on la voit. Cela est une façon d'agir tout extraordinaire ; et comme je n'y étais pas accoutumée, vous devez excuser ma surprise. Cependant je vous conjure de croire qu'il n'y a pas un de ces anciens et nouveaux amis dont vous me parlez, que j'estime ni que j'aime tant que vous; c'est pourquoi , devant que de vous perdre, donnez-moi la consolation de vous mettre dans votre tort, et de dire que c'est vous qui ne m'aimez plus. Chantal.