DU COxMÏE DE BIJSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Valence , le 12 avril <647.
Pour répondre à votre lettre du 1 5 mars , je vous dirai , Madame , que je m'aperçois que vous prenez une certaine habitude à me gourmander, qui a plus l'air de maîtresse que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous engagez; car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir, je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses. Je sais que vous êtes chef des armes , et que je dois du respect à cette qualité ; mais vous abusez un peu de mes soumissions. Il est vrai que vous êtes aussi prompte à vous apaiser qu'à vous mettre en colère , et que si vos letties commencent par;e vous, trouve un plaisant mignon, elles finissent par nous vous aimons fort, M. de Sévigné et moi.
Au reste , ma belle cousine , je ne vous régale point sur la fécondité dont vous me menacez ; car depuis la loi de grâce on n'en a pas plus d'estime pour une femme, et quelques modernes même, fondés en expérience, en ont fait moins de cas. Tenez- vous-en donc, si vous m'en croyez, au garçon que vous venez de faire ; c'est une action bien loua-
• Bussy n'eut que des filles de son premier mariage avec Gabrielle de Toulongeon , sa cousine. ( g. )
ble, et je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit d'en faire autant; aussi enviai-je ce bonheur à M. de Sévigné plus que chose du monde.
J'ai fort souhaité que vous vinssiez tous deux à Paris quand j'y étais ; mais maintenant que j'en suis parti je serais bien fâché que vous y allassiez j c'est-à-dire, que vous eussiez des plaisirs sans moi : vous n'en avez déjà que trop en Bretagne.
Je m'accommode fort de M. de Launay-Lyais ' ; il recevra de moi toutes les assistances et tous les bons offices que je puis rendre à un de mes amis auprès de M. le Prince. Il est honnête homme , et ma chère cousine me Ta recommandé : je vous laisse à penser si je le servirai !
A Paris, le 15 novembre 1648.
J'ai pensé d'abord écrire à chacun de vous en particulier, mais j'ai cru ensuite que cela me donnerait trop de peine, de faire ainsi des baisemains à l'un dans la lettre de l'autre; j'ai appréhendé que l'apostille ne l'offensât, de sorte que j'ai pris le parti de vous écrire à tous deux , l'un portant l'autre.
La plus sûre nouvelle que j'aie à vous apprendre, c'est que je me suis fort ennuyé depuis que je ne vous ai vus. Il faut dire la vérité, je ne le prévoyais pas , quand je sortis d'auprès de vous. Au contraire, allant voir cette petite brune
* Launay Lyais, volontaire breton, s'était attaché à Bussy-Rabutin. Celaci en parle dans ses mémoires comme dun homme plein de vanité.
(M.) ' Vers la fin de l'année 1648 , Bussy-Rabutin accompagna M. et Madame de Sévigné à l'abbaye de Ferritires, cliez M. de Neuclièzes, évcqne de Châlons, oncle de Madame de Sévigné et de Bussy. 11 y passa quelques jours avec eux , et revint à Paris, d'où il leur écrivit cette lettre.
( Manuscrit de Bussy-Rabutin. )
pour qui vous m'avez vu le cœur un peu tendre, je croyais que je ue songerais plus que vous fussiez au monde. Cependant je m'étais trompé; la petite brune m'avait, ce qu'on appelle, sauté aux yeux, et je ne lui avais point encore parlé : c'est une beauté surprenante , de qui la conversation guérit. On peut dire que pour l'aimer il ne la faut voir qu'un moment; car si on la voit davantage, on ne l'aime plus. Voilà où j'en suis réduit ;
Ainsi, c'est vous aujourd'hui Qui causez tout mon ennui.
Mais j'oubliais de vous demander des nouvelles de la santé de notre cher oncle : je vous prie de l'entretenir toujours de propos joyeux ; si vous ne le faites rire à gorge déployée , quand même il devrait tousser un peu , vous me désobligeriez fort. Dites-lui de ma part qu'il se conserve plus qu'il ne fait, et que s'il ne se veut aimer pour lui, il s'aime pour nous autres neveux, qui l'aimons plus que nousmêmes. Je n'en dirai pas davantage, de peur de perdre mes peines , et que cela ne servît de rien. Vous avez bien la mine, fripons qu^^, vous êtes, de lui cacher toutes les marques de mon bon naturel ; de l'humeur dont je vous connais, vous enrageriez qu'on m'aimât autant ou plus que vous.
Si vous ne revenez bientôt ici , je vous irai retrouver ; aussi bien mes affaires ne se termineront qu'après les fêtes de Noël ; mais gardez- vous de revenir l'un sans l'autre, car je ne serais pas homme à me payer de raison.
Depuis que je vous ai quittés , je ne mange presque plus. Vous , qui présumez de votre mérite , vous ne manquerez point de croire que le regret de votre absence me réduit à cette extrémité : point du tout; ce sont les soupes de messire Crochet ' qui me donnent du dégoût pour toutes les autres.
' Le cuisinier de M. de Neuchèzes évêque de Châlons , oncle de Madaint du Sévignc, tl de Dussy. (G.)
o LETTRES
A Saint-Denis, le <5 février 1649.
J'ai longtemps balancé à vous écrire , ne sachant si vous étiez devenue mon ennemie , ou si vous étiez toujours ma bonne cousine , et si je devais vous envoyer un laquais ou un trompette. Enfin, me ressouvenant de vous avoir ouïe blâmer la brutalité d'Horace pour avoir dit à son beau-frère qu'il ne le connaissait plus depuis la guerre déclarée entre leurs républiques , j'ai cru que l'intérêt de votre parti ne vous empêcherait pas de lire mes lettres ; et pour moi , je vous assure que , hors du service du roi mon maître , je suis votre très-humble serviteur.
Ne croyez pas , ma chère cousine , que ce soit ici la fin de ma lettre; je vous veux dire encore deux mots de notre guerre. Je trouve qu'il fait bien froid pour faire garde. Il est vrai que le bois ne nous coûte rien ici, et que nous y faisons grande chère à bon marché : avec tout cela il m'y ennuie fort; et sans l'espérance de vous faire quelque plaisir au sac de Paris, et que vous ne passerez que par mes mains, je crois que je déserterais. Mais cette vue me fait prendre patience.
J'envoie ce laquais pour me rapporter de vos nouvelles , et pour me faire venir mes chevaux de carrosse, sous le nom de notre oncle le Grand-Prieur \ Adieu, ma chère cousine.
s. — DU MÊME A LA MÊME.
A Saint-Denis, le 23 mars 1649.
C'est à ce coup que je vous traite en ennemie , Madame , eu vous écrivant par mon trompette. La vérité est que c'est
» C'était le temps des guerres de la Fronde. Bussy servait dans rarmée da prince de Condé , qui assiégeait Paris (A. C. ) ' Hugues de Rabutin, grand-prieur de l'ordre de Malle.
au maréchal de La Molhe que je l'envoie , pour le prier de me renvoyer les chevaux de carrosse du grand-prieur de France, notre oncle, que ses domestiques ont pris, comme on me les amenait. Je ne vous prie pas de vous y employer, car c'est votre affaire aussi bien que la mienne ; mais nous jugerons par le succès de votre entremise quelle considération on a pour vous dans votre parti; c'est-à-dire, que nous aurons bonne opinion de vos généraux , s'ils font le cas qu'ils doivent de vos recommandations.
J'arrive présentement de notre expédition de Brie-Comte- Robert , las comme un chien. Il y a huit jours que je ne me suis déshabillé; nous sommes vos maîtres , mais il faut avouer que ce n'est pas sans peine. La guerre de Paris commence fort à m'ennuyer. Si vous ne mourez bientôt de faim , nous mourrons bientôt de fatigue ; rendez- vous , ou nous allons nous rendre. Pour moi , avec tous mes autres maux , j'ai encore une extrême impatience de vous voir. Si M. le cardinal ( Mazarin ) avait à Paris une cousine faite comme vous, je me trompe fort, ou la paix se ferait à quelque prix que ce fût; tant y a que je la ferais , moi, si j'étais à sa place, car, sur ma foi , je vous aime fort.