DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY
A Paris, le i 4 juillet 1633.
Voulez-vous toujours faire honte à vos parents? Ne vous lasserez-vous jamais de faire parler de vous toutes les campagnes? Pensez- vous que nous soyons bien aises d'entendre dire que M. deTurenne mande à la cour que vous n'avez rien fait qui vaille à Landrecy ' .^ En vérité, c'est avec un grand chagrin que nous entendons dire ces choseslà , et vous comprenez bien de quelle sorte je m'intéresse aux affronts que vous faites à notre maison. Mais je ne sais, mon cousin , pourquoi je m'amuse à plaisanter, car je n'en ai pas le loisir, et si peu que j'aie à vous dire, je le devrais dire sérieusement ; je vous dis donc que je suis ravie du bonheur que vous avez eu à tout ce que vous avez entrepris. Je vous ai écrit une grande lettre de Livry , que je crains bien que vous n'ayez pas reçue; j'aurais quelque regret qu'elle fût perdue , car elle me semblait assez badine.
' Voyez la lettre <9.
Je me trouvai hier chez madame de Montglas ' , qui avait reçu une de vos lettres, et madame de Gouville ' aussi : je cro;^ais en avoir une chez moi; mais je liis trompée dans mon attente , et je jugeai que vous n'aviez pas voulu confondre tant de rares merveilles. J'en suis bien aise, et je prétends avoir un de ces jours une voiture ^ à part. Adieu, mon cousin. Le gazetier parle de vous légèrement; bien des gens en ont été scandalisés , et moi plus que les autres , car je prends plus d'intérêt que personne à.tout ce qui vous touche. Ce n'est pas que je ne vous conseille de quitter Renaudot de ses éloges, pourvu que M. de Turenne et M. le Cardinal soient toujours bien informés de vos actions.
A Paris, le 19 juillet 1653.
Voici la troisième fois que je vous écris depuis que vous êtes parti; c'est assez pour vous faire voh* que je n'ai rien sur le cœur contre vous. J'ai reçu l'adieu que vous m'avez fait de Landrecy, pendant que j'étais à Livrj', et je vous ai fait réponse en même temps : je vois bien que vous ne l'avez pas reçue, et j'en suis au désespoir; car, outre qu'elle était honnêtement tendre, c'est qu'elle était assez jolie, à ce qu'il me semblait; et comme elle vous était destinée, je suis bien en colère qu'un autre en ait eu le plaisir. Depuis cela je vous ai encore écrit par un laquais que vous avez envoyé ici , lequel était chargé de plusieurs lettres pour de belles dames'*. Je ne me suis point amusée à vcus chicaner sur ce qu'il n'y en avait point pour moi , et je vous fis une pe-
' Rlaîtressc de Bnssy ; elle était en son nom Hurault de Chiverny , et pctite-Jille du cliaticelicr.
» Lucie de CoUentîn de Tourville, femme de Michel d'Argouges, marquis de G()uvill.\
3 Allusion aux lettres, alors si célèbres, de Voiture, et qui sont aujourd'hui tombées dans un juste oubli.
* Mesdames do Montglas et de Gouville.
tite lettre en galopant, qui a dû vous faire connaître, quoique assez mal arrangée, la sensible joie que j'ai eue de votre bonheur à vos gardes de Landrecy, dont la nouvellenous est venue ici le plus agréablement du monde par des gens de la cour, qui nous ont assuré que M. le cardinal de Mazarin avait dit beaucoup de bien de vous devant le roi, lequel en avait dit lui-mtme, et ensuite toute la cour, qui avait fort loué cette dernière action. Vous pouvez croire que ma joie n'a pas été médiocre d'entendre dire tout cela de vous ; mais, pour en revenir à mon conte, ce fut donc sur cela que je vous écrivis ma seconde lettre, et cinq ou six jours après j'ai reçu celle où je vois que vous vous plaignez de moi. Cependant, mon pauvre cousin , vous voyez bien que vous n'en avez aucun sujet ; et là-dessus on peut tirer une belle moralité : c'est qu'il ne faut jamais condamner personne sans l'entendre. Voilà ce que j'avais à vous dire pour ma justification : peut-être qu'une autre aurait pu réduire les mêmes choses en moins de paroles; mais il faut que vous supportiez mes défauts en faveur de mon amitié. Chacun a son style ; le mien , comme vous voyez,, n'est pas laconique.
Je ne crois pas avoir jamais rien lu de plus agréable que la description que vous me faites de l'adieu de votre mattresse. Ce que vous dites, que î'amour est un vrai recomrnenceur, est tellement joli, est tellement vrai, que je suis étonnée que, l'ayant pensé mille fois, je n'aie jamais eu l'esprit de le dire. Je me suis même quelquefois aperçue que l'amitié se voulait mêler en cela de contrefaire l'amour, et qu'en, sa manière elle était aussi une vraie recommenceuse. Cependant, quoiqu'il n'y ait rien de plus galant que ce que vous me dites sur toute votre affaire, je^ne me sens point tentée de vous faire une pareille confidence sur ce qui se passe entre le surintendant et moi, et je serais au désespoir de pouvoir vous mander quelque chose d'approchant. J'ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes ;
de sorte que cela retarde notablement les progrès qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se lassera enfin de vouloir recomraencer toujours inutilement la même chose. Je ne l'ai vu que deux fois depuis six semaines, à cause d'un voyage que j'ai fait. Voilà ce que je puis vous en dire, et ce qui en est. Usez aussi bien de mon secret que j'userai du vôtre ; vous avez autant d'intérêt que moi de le cacher.
Je ne vous dis rien de l'aventure de Bartet % je crois qu'on vous l'aura mandée, et qu'elle vous aura fort diverti ; pour moi, je l'ai trouvée tout à fait bien imaginée. Il y a une dame qu'on accuse d'avoir été les premiers jours demander si c'était un affront que cela, parce qu'elle avait ouï dire à l'intéressé que ce n'était qu'une bagatelle. On dit que présentement il commence à sentir son mal, et à trouver qu'il eût été mieux qu'il n'eût pas été tondu. Adieu, mon pauvre cousin ; ce n'est point ici une jolie lettre , ni une réponse digne de la vôtre , mais on n'est pas toujours en belle humeur. Il y a huit jours que je suis malade , cela fait tort à ma vivacité. A.imez-moi toujours bien, car, pour moi, je fais mon devoir sur votre sujet , et je vous souhaite un heureux retour.