SUR
MADAME DE SEVIGNE.
Marie de Rabutin-Chantal naquit le 5 février 1627, de Celse- Bénigne de Rabutin , baron de Chantai , de la branche aînée de la maison de Rabutin, et de Marie de Coulanges, d'une famille de robe qui n'était guère moins illustre. Elle n'avait qu'un an et demi lorsque les Anglais , pour secourir La Rochelle et les protestants de France , firent une descente dans l'île de Rhé. M. de Chantai s'y opposait, à la tête d'un corps de gentils-hommes volontaires. L'artillerie de la flotte ennemie qui protégeait le débarquement foudroya les Français. Leur chef resta sur la place avec une grande partie des siens ^ On a écril qu'il fut tué de la main même de Cromwell *. Les historiens ont loué la vaillance de Chantai ; mais ses exploits lui avaient valu plus de gloire que de faveur. Ce qu'on en lira dans les lettres de sa fille montre assez qu'il fut moins courtisan que guerrier, et que son langage fier et caustique n'avait pu descendre au ton que les grands seigneurs français commençaient à prendre devantle terrible et habile Richelieu.
11 paraît que peu de temps après mademoiselle de Rabutin perdit sa mère; car dès Taunée 1636 l'orpheline avait pour tuteur son grand-père maternel, M. de Coulanges 3; il mourut dans cette même année. De ce moment son oncle Christophe de Coulanges , abbé de Livry , lui servit de père , et l'on ne doute pas que ce n'ait été un bonheur pour elle, lorsqu'on la voit, dans la suite, remettre d'elle-même son veuvage sous la protection de ce bon oncle, lorsqu'on l'entend en quelque sorte
' Histoire de Louis XIII , par Levassor, liv. XXIV.
' Gregorio Leti.
' Mémoires de Bvssy, tome I, page 16, édition in -4°, Paris, 1696.
Yt NOTICE
déplorer, cinquante ans après, sa mort avec les expressions les plus filiales.
Le nom de Chantai rappelle une femme célèbre dans un genre très-différent : c'est celle que les papes ont placée sur les autels. La jeune Rabutin était petite-fille d'une sainte; mais on ne voit pas que cette sainte ait pris aucun souci de l'orpheline. Madame de Sévigné ne tint d'elle qu'une sorte de fraternité héréditaire avec les sœurs de Sainte-Marie , qu'elle visite partout où elle s'arrête, à Paris, à Moulins, à Valence, en Bretagne, en Provence.
L'enfance ainsi que la première jeunesse de Madame de Sévigné ne sont point connues. Nous savons assez bien quels étaient ses principes sur l'éducation des jeunes filles ; mais nous n'avons point de détails sur la sienne. Si on jugeait de la manière dont les femmes de son ordre étaient alors élevées , par l'influence qu'elles prirent sur les affaires et sur la société, il faudrait croire que rien ne manquait à leur bonne nourriture pour parler comme on faisait alors. Mademoiselle de Rabutin quitta peu ses parents , et ceux-ci étaient des personnes instruites. Elle nous dit qu'elle fut élevée avec son cousin Coulanges; et ce cousin l'avait été très-bien. Elle dit encore qu'elle avait été élevée à la cour » ; or, cette cour était moins celle de Louis XIII que celle de Richelieu , qui , tout tyran qu'il était , avait de l'esprit et aimait à en trouver chez les femmes. Je ne dirai point que les connaissances qui brillent dans ses Lettres donnent la mesure de son éducation; car j'entrevois qu'elle sut la continuer elle-même , comme il arrive aux esprits bien faits. Ségrais nous apprend que madame de La Fayette s'était assez tard avisée d'étudier la langue latine : son amie apparemment ne s'y était pas prise plus tôt. Ce qu'elle dit de l'italien indique qu'elle l'apprit d'elle-même, aidée par Ménage ou par Chapelain, tous deux très-assidus chez elle. Sans doute ce fut assez tard qu'elle acquit plusieurs sortes d'instructions ; car s'il y eut une époque où l'enthousiasme du savoir s'était emparé des femmes, ce n'était pas le temps de son entrée dans le monde. Quoi qu'il en soit, son éducation soignée se voit par
« royez sa lettre du 19 juin 1680.
ses premières Lettres ; il y règne un goût de style qu'on n'atteint pas sans beaucoup d'exercice et de culture.
On peut se représenter la jeune Rabutin comme une femme vraiment jolie, ayant plus de physionomie que de beauté, et des traits plus expressifs qu'imposants, une taille aisée, une stature plus grande que petite , une riche chevelure blonde , une santé brillante, une rare fraîcheur, un teint éclatant, des yeux dont la vivacité animait encore son langage et la prestesse de tous ses mouvements; une jolie voix, autant de musique qu'on en savait alors, enfin une danse brillante pour le temps. Voilà l'idée qu'en donnent ou ses portraits, ou ses amis, ou elle-même. Et sans doute son nez un peu carré, dont elle se moque, et ses paupières bigarrées , dont Bussy parle trop , ne pouvaient gâter un tel ensemble , autant que ses dix-huit ans l'ejnbellissaient , lorsqu'en 1644 elle épousa Henri marquis DE SsviGNE, d'une ancienne maison de la Bretagne. Avec cet apanage de mérite et d'attraits, elle joignit une dot de cent mille écus, qui à cette époque ne valaient guère moins de sept cent mille francs'. M. de Sévigné, qui était riche aussi, tenait de plus à la maison de Retz. L'archevêque et le coadjuteur de Paris étaient ses proches parents, tandis que sa femme était la nièce du grand-prieur du Temple, le commandeur de Rabutin, jouissant de plus de cent mille livres de rente , dont il faisait meilleure part au monde qu'à l'Église *. M. de Sévigné ou Sévigny (car il paraît qu'alors on prononçait ^ ce nom ainsi ) aimait le plaisir et la dépense. Il avait sinon le goût et l'esprit qui distinguèrent son fils, du moins toute la gaieté , la légèreté et l'insouciance qui marquèrent la jeunesse de ce dernier. Bussy n'est pas seul à le peiudre ainsi. Un pamphlet curieux du poète Charleval nous le donne comme un rieur et un homme à quolibets 4. On voit que la belle héritière bour-
' Le marc d'argent valait alors 26 livres fO sous ; et l'on sait qu'outre cette différence, celle du prix des denrées doit y être en partie ajoutée.
- Mémoires de Biissij , in -4".
3 On le trouve écrit ainsi dans les Mémoires de Joly, dans les Amours des Gaules, dans le Ménagiana, le 5e,<7ra/siana. C'est ainsi que madame de Maintenon signait souvent d'Auhigny.
* Ce pamphlet a pour titre : Retraite du duc de Longueville. C'est une satire des Frondeurs, où règne le meilleur goût de plaisanterie. On le trouve dans le recueil A.
VIII rsOTICE
guignonne n'eut pointa dissimuler son enjouement devant cet enjoué Breton, et qu'il ne tint qu'à elle d'avoir une maison trèsagréable.
Dire que les premières années de ce mariage furent heureuses , ce n'est point abuser des conjectures, c'est seulement saisir l'esprit des premières lettres de ce recueil. Au surplus, les fruits en furent tardifs. Le premier fut un fils , Charles de Sévigné, né en mars 1647. Sa sœur le suivit de près. Il paraît que Madame de Sévigné n'eut point d'autres enfants, et ne connut pas le chagrin d'une perte qu'elle eût sentie plus vivement que toute autre.
La parenté desSévignés avec le fameux coadjuteur de Retz les liait à la Fronde. Le marquis ne paraît pas pourtant y avoir joué un rôle aussi actif que son oncle Renaud , chevalier de Sévigné. Quoique celui-ci soit mort en odeur de sainteté, à Port- Royal, ou le voit , en 1649, pendant le siège de Paris, négocier avec la cour, au nom du coadjuteur ', et, qui plus est, se faire battre à la tête d'un régiment levé aux frais du prélat , sous le nom de régiment de Corintlie, mésaventure qui fut appelée, comme on sait, la première aux Corinthiens.
Madame de Sévigné fut elle-même une frondeuse assez zélée, qui s'égayait contre le Mazarin d'aussi bon cœur qu'un autre. Je Tinfère d'un mot de Bussy, d'autant moins suspect qu'il s'adresse à elle-même*. L'esprit de parti germe aisément dans une imagination comme la sienne, et l'esprit de famille entraîne volontiers les personnes de son ordre.
Mais elle-même alors ne manquait pas de motifs personnels de mauvaise humeur. S'il est vrai, comme on le soutenait dans ces thèses d'amour, mises en vogue par la galanterie pédantesque du cardinal de Richelieu , qu'une belle préfère de voir celui qu'elle aime mort à le voir inûdèle, M. de Sévigné ^ ne négligeait rien pour faire désirer sa mort. C'est vers ce temps qu'après nombre d'infidélités obscures et passagères, il finit
' Mémoires de Retz, Amsterdam, 1718, tome I, page 193. Mémoires de Joly, Rotterdam, 1718, tome I, page 52.
2 Foycz la lettre du 26 mars J649.
3 Foyez les Amours des Gaules, tome I. Dans quelques éditions, le nom de Sévigné ou Sévigny est déguisé sous celui de Chenneville ou Semuville.
parlasacrincr avec plus d'éclat à une femme indigne de cette rivalité, la célèbre Ninon de l'Enclos, qui sembla destinée à tourmenter INIadame de Sévigné pendant presque toute sa vie. Qu'à côté d'une épouse sacrifiée il se trouve un séducteur qui l'excite aux représailles, rien de plus simple. Il n'est pas si commun de la voir repousser ce genre de séduction : c'est cependant ce qui arriva cette fois. Bussy , cousin de Madame de Sévigné , beau , brave , plein de talents , confident de son mari, s'était fait le sien ; et c'était lui-même qui, en dénonçant l'injure, offrait la vengeance. Il fut écarté avec une fermeté calme et sans le fracas de la pruderie. De quelque agrément malin qu'il assaisonne son récit , ses épigrammes ne nuisent pas plus à sa cousine que ses vanteries ne le servent lui-même. Il a beau faire une plaisanterie de son double abus de confiance, de l'indiscrétion qui couronna sa manœuvre, et de toute la suite de cette aventure , ses malices sentent ti'op le dépit de la fatuité humiliée; le rôle de sa cousine est trop beau, le sien trop indélicat. Un mauvais procédé ne peut fournir un bon conte qu'entre personnages du même caractère.
Madame de Sévigné avait alors vingt-quatre ans , car ceci se passa (la date est certaine) dans la première moitié de l'année 1650. Quelques mois après, elle fut mise à une épreuve bien plus pénible. Elle perdit son mari, et par une mort sanglante. Il fut tué dans un duel. La cause de ce combat est ignorée; nulle apparence que la jalousie eût mis l'épée à la main de M. de Sévigné : Bussy n'eût pas manqué d'en parler. Un élève de Ninon avait plutôt le défaut contraire, celui de Tindifférence, toujours douloureuse pour une femme sensible. Mais à quoi bon s'inquiéter des motifs d'un duel dans ces temps-là ? Souvent les combattants eux-mêmes pouvaient à peine le dire ^
' Les circonstances de ce duel, inconnues à Grouvelle, se trouvent racontées avec détails dans les Mémoires manuscrits de Conrard, conservés à la Bibliothèque de l'Arsenal :
« Le chevalier d'Albrct, y est-il dit, cadet de Miossens, étant amoureux « de la femme de Galland, fils de l'avocat célèbre de ce nom , qu'on appc-
* loit madame de Gondran, sut que le marquis de Sévigné. de Bretagne,
• qui , selon le bruit commun , n'étoit pas mal avec elle lui a voit tenu des « discours à son désavantage, depuis lesquels elle lui avoii fait dire trois « ou quatre fois qu'elle n'étoit pas chez elle, lorsqu'il l'y étoit allé cher- « cher. Pour s'en éclaircir, il pria Saueourt, qui est de ses amis de savoir