‹ Lettres;Chapitre 4 sur 111 · X NOTICE · texte numérisé non relu

X NOTICE

Quiconque a lu Madame de Sévigné croira sans peine ce qu'on rapporte de sa violente douleur. Mais comme elle dit elle-même , en parlant de l'abbé de Coulanges , il m'a tirée de l'abime où fêtais à la mort de M. de Sévigné, on comprend qu'il lui fallut se priver bientôt du soulagement des larmes pour remplir ses devoirs nouveaux, celui de suivre l'éducation de deux enfants en bas âge et celui de réparer l'affreux délabrement de leur fortune. Le succès avec lequel cette veuve

« du marquis de Sévigné si ce qu'on lui avoit dit étoit vrai, parce qu'il ne « lui avoit jamais donné sujet de lui rendre de mauvais offices.

a Sévigné dit à .Saucourl qu'il n'avoit jamais parlé au désavantage du « chevalier d'Albret ; mais qu'il ne le lui disoit que pour rendre témoignage « à la vérité , et non pour se justifier , parce qu'il ne le faisoit jamais que « l'épée à la main. Saucourt lia la partie avec lui pour vendredi, après « midi , 4 février 1631, et s'obligea de faire trouver le chevalier d'Albret der- « rière Piqno-Puce ( Picpus ).

« Ce dernier s'y rendit à l'heure qui avoit été dite , et Sévigné aussi , qui « avoit fait porter des épées. Il dit d'abord au chevalier d'Albret qu'il n'a- « voit jamais parlé de ce qu'on lui avoit rapporté, et qu'il étoit son servi- « teur. En disant cela, ils s'embrassèrent , et ensuite le chevalier dit qu'il « ne falloit pas laisser de se battre; Sévigné répondit qu'il l'entendoit bien « ainsi, et qu'il n'eût point voulu ne se point battre. Aussitôt ils se mirent « en présence, et Sévigné porta trois ou quatre bottes au chevalier, « qui eut ses chausses percées, mais ne fut point blessé. Sévigné, con- « tinuant à lui porter, se découvrit, et l'autre ayant pris son temps, lui « présenta l'épée pour parer, dans laquelle Sévigné s'enferra lui-même, el « reçut un coup au travers du corps, de biais, mais qui ne perçoit pas d'outre « en outre.

« Le combat finit par-là , car Sévigné tomba de ce coup ; et ayant été ra- « mené à Paris, les chirurgiens le jugèrent mort dès qu'ils eurent vu sa « blessure. Il en reçut la nouvelle avec chagrin , et ne se pouvoit résoudre « à mourir, à l'âge de vingt-sept ans ; il ne dura que jusqu'au lendemain « matin....

a Sévij^né avoit épousé la fille unique du baron de Chantai , et de la fille « de Coulanges , qui avoit été autrefois fermier des gabelles, avec Jacquet, « Figers et Bazin. Quoiqu'elle soit fort jolie el fort aimable , il ne vivoit pas

« bien avec elle, et avoit toujours des galanteries à Paris Il l'avoit menée

« depuis peu en Bretagne , où est son bien , et faisoit état de l'y laisser lông- « temps. Pour lui , il étoit revenu à Paris il y avoit fort peu lorsque cette « querelle lui fut faite par le chevalier d'Albret.

« 11 disoit quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été très-agréa- « blc pour un autre; mais que pour lui elle ne lui pouvoit plaire. On disoit « aussi qu'il y avoit cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimoit et « ne l'aimoit point , au lieu qu'elle l'aimoit et ne l'estimoit point. En effet ^ « elle lui témoignoit de l'affection , et comme elle a l'esprit vif et délicat , « elle ne l'estimoit pas beaucoup, et elle avoit cela de commun avec la plu-

• part des honnêtes gens; car bien (pi'il eût quehpie esprit , et (|u'il fût asser

• bien fait de sa personne, on ne s'accommodoit |)oint de lui, et il passent pres- « que pai tout pour fâcheux ; de sorte que peu de gens l'ont regretté.. . »

de vingt-cinq ans satisfît h cette double tâclie se montre dans mille détails intéressants de ses Lettres,

Son bon sens, sa droiture naturelle et une fierté bien entendue lui donnaient le goût de l'économie; les conseils de son oncle lui en donnèrent l'intelligence. Son esprit , malgré l'habitude de sacrifier aux Grâces, ne répugnait point aux affaires. Elle savait fort bien vendre ou louer des terres, presser des fermiers, diriger des ouvriers, etc. Elle ne laissait pas à sa beauté seule le soin de solliciter ses procès. Ménage raconte qu'un jour, tout en recommandant avec beaucoup d'aisance une affaire au président de Bellièvre , elle s'aperçut qu'elle s'embarrassait dans les termes : Au moins, monsieur j dit-elle, je sais bien fa ir, m a is fou blie les pa rôles .

A l'égard de l'éducation, non-seulement le mérite de son fils et de sa fille ainsi que leurs vertus donnent la mesure de sa capacité en ce genre ; mais il serait facile de tirer de ses Lettres une suite de maximes sur ce sujet , et l'on verrait que loin de tenir aux fausses méthodes accréditées dans son temps, elle avait deviné plusieurs des perfectionnements dont le nôtre s'enorgueillit avec assez de justice.

Je ne vois guère d'autres indices de ce qu'elle devint durant les trois premières années de son veuvage. Mais dans l'hiver de 1654 je la retrouve dans la plus brillante société de Paris et de la cour, avec tous les succès de l'esprit et de la beauté. Je la vois fréquenter assidûment les cercles de madame de Montausier. Depuis son mariage, celle-ci attirait chez elle cette foule d'hommes à talents et de connaisseurs, ou au moins prétendant à ce renom , qui faisait de l'hôtel de Rambouillet une maison, à quelques ridicules près, très-agréable , et même trèsutile, puisqu'on lui doit d'avoir appris aux gens du monde à estimer les lettres, tandis que les gens de lettres y puisaient la connaissance du monde, et cette partie du bon goût que la nature et la lecture même ne donnent pas.

C'est là que, parmi ceux qui prétendirent plaire à celle qui plaisait à tous, on distingue le prince de Conti , frère du grand Condé '. Il avait dans l'esprit les grâces insinuantes qui man-

' Voyez la lettre du 16 juin 1^5^.

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