‹ Lettres;Chapitre 30 sur 111 · DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN A MADARIE DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN A MADARIE DE SÉVIGNÉ

Au camp devant Valenciennes , ce 9 juillet 1656.

Il y a six jours que je suis ici. Madame; vous avez pu voir une lettre que j'écrivis à notre ami Corbinelli du jour

' C'est le nom qu'on donnait alors aux jeunes élèves de l'école royale d*équilation. Académiste et écoliers étaient synonymes.

2 Mattliieu de Montereul , ou Montreuil, poète aujourd'hui oublié. Il mourut en 1692.

que j'arrivai. Les choses sont presque dans le même état; nous n'avons guère avancé depuis. Vous avez déjà pu savoir la mort de trois capitaines aux gardes; la blessure du chevalier de Créquy ' à la tête, du marquis de Sillcry " à la mâchoire, du marquis de Lauresse au bras, et de Mol ondin ^ à la jambe.

La nuit du 7 au 8 , les ennemis vinrent sur les onze heures à nos lignes, d'abord du côté des Lorrains, et peu de temps après au quartier de Picardie'; et cela pour reconnaître notre contenance, et pour nous fatiguer par de petites alarmes, car il ne parut point d'infanterie. Le matir du 8 il sortit trois escadrons de la ville sur les Lorrains ; e\ comme tout le monde y courait, un cavalier des nôtres se détacha , et tira de quatre pas un coup de mousqueton à La Feuillade, et puis lui demanda : Qui vive? La Feuillade répondit : Vive La Feuillade 1 Si vous me demandez pourquoi ce cavalier lui en voulait, je n'en sais point d'autre raison, si ce n'est qu'il fallait que ce jour-là La Feuillade ressemblât à un Espagnol.

La même nuit du 7 au 8 la contrescarpe fut prise; ce qui coûta beaucoup de braves gens au régiment de Turenne.

Voici une des plus grandes entreprises que nous ayons faites depuis la guerre ; nous attaquons la plus grande ville des Pays-Bas, où sont les magasins d'Espagne; il y a plus de quinze ou seize cents hommes de guerre dedans , et plus de dix mille habitants portant les armes, qui servent comme des troupes réglées. Nous avons à la portée du fauconneau de nos lignes une armée ennemie de vingt mille hommes, dans laquelle est le prince de Condé, qui observe tous nos mouvements , et qui nous tient dans une contrainte épou-

' Alors lieutenant général des armées du roi , et depuis maréchal de France.

'Louis Roger Brûlart, marquis de Sillery, mestre du camp d'infanterie. ' Mestre de camp des gardes suisses.

vantable \ Cependant Tordre est si bon parmi nous, et nos troupes sont si bien intentionnées , que j'attends un bon succès de notre entreprise. Je ne doute pas que les ennemis ne fassent une attaque aux lignes ; si c'est de notre côté , ils seront repoussés : je ne vous dis pas cela comme un fanfaron et sans connaissance de cause.

Par le premier ordinaire je vous manderai ce qui sera arrivé : je sais le plaisir qu'on fait en donnant promptement des nouvelles sûres et d'importance comme celles-ci.

J'oubliais de vous dire que j'ai vu M. de La Trousse ' , qui se porte fort bien, aux enseignes qu'il me demanda un jugement pour un cavalier qu'il répétait et que je condamnai. Adieu, ma belle cousine.

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