‹ Lettres;Chapitre 31 sur 111 · DU MÊME A LA MÊME · texte numérisé non relu

DU MÊME A LA MÊME

Au camp du Quesnoy, le 20 juillet 1656.

Je vous aurais plus tôt tirée de peine, Madame, si j'avais eu plus tôt le loisir et la commodité de vous apprendre de mes nouvelles; mais depuis notre retraite de Valenciennes jusqu'à présent j'ai toujours été à cheval ou sur la paillasse, et je n'ai point su qu'il partît de courrier de l'armée qu'aujourd'hui.

Vous saurez donc, Madame, que le 1 6 de ce mois, à deux heures du matin, les lignes du maréchal de La Ferté furent attaquées par l'armée des ennemis , et forcées sans résistance, hormis du côté des gardes françaises et de la marine, qui en firent beaucoup ; mais ils furent pris par derrière. Nous ne pûmes secourir cette armée, parce que du côté que les ennemis firent le plus grand effort, il n'y avait qu'une digue fort étroite et longue de huit cents pas, sur

• L'armée espagnole avait trois chefs, dou Juan d'Autriche, le prince de Condé et le marquis de Caracène.

2 Cousin-germain de Madame de Sévigné. (A. G.)

TEscaut et les prairies que ceux de Boucliain avaient inondées, par laquelle nous pussions nous communiquer; et cette inondation fit aussi que fort peu de gens se purent sauver. Le maréchal de La Ferté fut pris; le comte d'Etrées, le comte de Grand-Pré et Gadagne, lieutenants généraux, pris;Moret, Riberpré, le marquis de Renel , Vervin, Thianges, La Trousse, Pradel , Poillac, La Luserne, et plus de quatre cents officiers, cavalerie ou infanterie, pris. Le marquis d'Étrées, volontaire, tué; La Roque-Saint-Chamarant, mestre de camp de cavalerie, pris; Belsunce, mestre de camp d'infanterie, tué; et bien d'autres que nous ne savons pas encore.

Le marquis d'Uxelles se sauva par la digue, Bellefonds à la nage. Le débris de cette armée , qui pouvait être de deux raille hommes , cavalerie ou infanterie , se retira à Condé. Notre armée marcha au Quesnoy sans ordre de bataille : nous y trouvâmes deux mille hommes qui venaient de France pour nous joindre.

Le lendemain, 17, ayant fait revue nous trouvâmes huit mille hommes de pied et huit mille chevaux dans 1 armée de Turenne , cinq cents chevaux et trois cents hommes de pied dans celle de la Ferté.

Le mardi 1 8 les ennemis se vinrent poster à notre vue de l'autre côté du Quesnoy, un petit ruisseau entre deux. Leur dessein était, à ce que nous croyons, d'assiéger le Quesnoy, si nous en eussions déjà été éloignés, ou de nous attaquer si nous eussions fait devant eux une méchante démarche; mais, malheureusement pour eux, ils nous ont trouvés bien postés , fiers et témoignant ne respirer que la vengeance de la défaite de nos camarades.

Ce matin ils ont décampé de devant nous , et nous ont laissés douter, deux heures durant , s'ils ne voulaient point nous livrer bataille; mais enfm ils ont repris le chemin de Valenciennes , et nous croyons qu'ils vont faire le siège de Condé, que nous aurons bien de la peine à secourir. Voilà

notre aventure , Madame , que vous ne pouvez apprendre plus véritablement.

Le 17 j'envoyai mon trompette savoir ce qu'était devenu La Trousse ; il revint le lendemain sans avoir pu parler à lui, mais ayant appris qu'il se portait fort bien. J'oubliais de vous dire que toute l'armée de La Ferté a perdu son bagage, hormis Bellefonds s qui a sauvé sa vaisselle d'arejent.

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