‹ Lettres;Chapitre 35 sur 111 · A M. DE POMPONNE · texte numérisé non relu

A M. DE POMPONNE

Aujourd'hui lundi 17 novembre 1665 M. Fouquet a été pour la seconde fois sur la sellette; il s'est assis sans façon

' Il s'agit du démêlé entre les ambassadeurs de France et d'Espagne à Londres pour la préséance. Le comte d'Estrades ayant été insulté par le baron de BatteviUe, une réparation publique fut exigée par Louis MV

DE MADAME DK SÉVIGNÉ. 4t

comme l'autre fois '. M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il a répondu qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. Là-dessus M. le chancelier s'est jeté dans de grands discours , pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le roj l'avait établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les compagnies souveraines.

M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses,, par autorité , que quelquefois on ne trouvait pas justes ,. quand on y avait fait réflexion.

M. le chancelier a interrompu : Comment I vous dites donc que le roi abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu : C'est vous qui le dites, Monsieur, et non pas moi ; ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en l'état où je suis vous me vouliez faire une affaire avec le roi; mais, Monsieur, vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez : vous voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion.

Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes , et vous voilà sur la sellette. Il est vrai, Monsieur, a-t-il répondu, j'y suis; mais je n'y suis pas par ma volonté; on m'y mène; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa main ; peut-être pouvaiton bien me l'épargner après les services que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer.

Après cela , M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pension des gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interrogations continueront, et je continuerai

' Fon(|iiet comparut pour la première fois devant la chambre de justice le rArsenal le J4 novembre << 64 H se plaça de lui-même sur la sellette, quoiqu'on lui eût préparé un siéfie à côté. [Procès de Fouquet, tome XII, oage 535. )

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de vous les mander fidèlement; je voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement.

Madame votre sœur % qui est à nos Dames du faubourg, a signé [le formulaire)] elle voit à cette heure la communauté, et paraît fort contente.

Madame votre tante ne paraît pas en colère contre elle; je ne c < yais point que ce fût celle-là qui eût fait le saut; il y en a encore une autre. Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri ^ ; et comme ceux qui ont donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont exécuté, on prétend faire le procès à Gadagne. Il y a des gens qui en veulent à sa tête : tout le public est persuadé pourtant qu'il ne pouvait pas faire autrement. On parle fort ici de M. d'Alet, qui a excommunié les officiers subalternes du roi qui ont voulu contraindre les ecclésiastiques à signer. Voilà qui le brouillera avec M. votre père, comme cela le réunira avec le P. Annat^.

Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend, je ne veux pas m'y abandonner : il faut que le style des relations soit court.

Rlardi au soir ( 18 novembre 1664 ),

J'ai reçu votre lettre, qui m'a fait bien voir que je n'oblige pas un ingrat; jamais je n'ai rien vu de si agréable ni de si obligeant : il faudrait être bien exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible à des louanges comme les vôtres.

' Angélique-Thèrese Arnauld-d'Andilly.

2 Gigeri, petite place auprès d'Alger. Cette expédition était commandée par le duc de BeauFort. La ville de Gigeri fut prise ; mais les troupes, décimées par la maladie, abandonnèrent laconiiuéte. et la France perdit l'espoir d'im établissement que Louis MV avait voulu fonder en Afrique pour mettre un terme aux brigandage» des corsaires.

3 11 faut prendre ici le sens inverse des paroles de Madame de Sévigné, car i'évêque d'Alet fut un des plus zélés défenseurs des ccri(s de Jansénius, et le père Annat un des plus fanatiques adversaires du jansénisme.

DE MADAME DE SÉVlONs;. 43

Je vous assure donc que je suis ravie que vous ayez bonne opinion de mon cœur, et je vous assure de plus, sans vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour expliquer ce ([ue l'on pense, et que j'ai une joie et une consolation sensibles de vous pouvoir entretenir d'une affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt. Je suis bien aise que votre cher solitaire en ait sa part. Je croyais bien aussi que vous instruiriez votre incomparable voisine \ Vous me mandez une agréable nouvelle , en m'apprenant que je fais un peu de progrès dans son cœur; il n'y en a point où je sois plus aise d'avancer : quand je veux avoir un peu de joie, je pense à elle et à son palais enchanté. Mais je reviens à nos affaires; insensiblement je m'amusais à vous parler des sentiments que j'ai pour vous et pour votre aimable amie.

Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé d'Effiat l'a salué en passant; il lui a dit en lui rendant le salut : « Monsieur, je suis votre très-humble ser- « viteur, » avec cette mine riante et fixe que nous connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi de tendresse, qu'il n'en pouvait plus.

Aussitôt que M. Fouquet âf été dans la chambre , M. le chancelier lui. a dit de s'asseoir. Il a répondu : « Monsieur, « vous prîtes hier avantage de ce que je m'étais assis ; « vous croyez que c'est reconnaître la chambre : puisque « cela est , je vous prie de trouver bon que je ne me mette « pas sur la sellette. » Sur cela M. le chancelier a dit qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a répondu : « Je ne pré- « tends point par là faire un incident nouveau ; je veux « seulement , si vous le trouvez bon , faire ma protestation « ordinaire, et en prendre acte, après quoi je répondrai. »

Il a été fait comme il a souhaité; il s'est assis, et on a

' Elisabeth ( ou Isabelle ) de Choiseul , femme de Ileuri de Guénégaud , ancien secrétaire d'Etat.

continué la pension des gabelles, à quoi il a parfaitemenl bien répondiï. S'il continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une voie enchantée , bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra sans préambule , afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle par ceux qui viendront la lui dire ; ajoutant que , pourvu qu'il ait une demi-heure pour se préparer, il est capable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre le cœur.

{Mercredi.) On n'est point entré aujourd'hui en la chambre , à cause de la maladie de la reine , qui a été à l'extrémité ' ; elle est un peu mieux. Elle reçut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde , de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux , aller conduire et requérir le S. Sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumières. La reine fit un effort pour se soulever, et le reçut avec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans peine qu'on l'avait mise en cet état ; il n'y avait eu que le roi capable de lui faire entendre raison : à tous les autres elle avait dit qu'elle voulait bien communier, mais non pas pour mourir : on avait été deux heures à la résoudre.

L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fouquet déplaît infiniment à Petit ' ; on croit même qu'il engagera Puis... à faire le malade pour interrompre le cours des admirations , et avoir le loisir de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très-humble

' La reine était accouchée le <6 novembre d'une princesse, nommée Marie- Anne, qui ne vécut qu'un mois; et le lendemain 17 elle eut des convulsions qui la mirent à l'extrémité.

* M. de Montmerqué pense que Petit est un nom convenu avec M. de Pooh penne pour désigner Coibert.

servante du cher solitaire, de madame votre femme et de l'adorable Amalthée'.

Le jeudi 20 novembre 1664.

M. Foiiquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or ; il a très-bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué ; M. le chancelier en a fait reproche, et a dit que ce n'était point la coutume, étant conseiller breton. « C'est à cause que a vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fou- « quet. » En repassant par l'Arsenal, à pied pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait : on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine ; il y est allé , et a dit son avis , et puis s'est retourné en riant vers Artagnan, et lui a dit : « Nadmirez-vous « point de quoi je me mêle ? Mais c'est que j'ai été autrefois « assez habile sur ces sortes de choses-là. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquillité admirable : je suis de ce nombre ; les autres disent que c'est une affectation : voilà le monde. Madame Fouquet , sa mère, a donné un emplâtre à la reine , qui l'a guérie de ses convulsions , qui étaient , à proprement parler, des vapeurs.

La plupart , suivant leurs désirs , se vont imaginant que la reine prendra cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier ; mais , pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre , disant que c'est une sainte que madame Fouquet, et quelle peut faire des miracles '. '

Aujourd'hui [vendredi] 21 , on a interrogé M. Fouquet

' Madame de Sévigné désigne par ce nom madame Duplessis-Guénégaud.

' Marie de Maupeou , veuve de François Fouiiuet , vicomle de Vaux, conseiller d'Etat. C'était une femme justement renommée pour sa piété et sa charité.

sur les cires et sucres ; il s'est impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait , et qui lui ont paru ridicules. Il l'a un peu trop témoigné , et a répondu avec un air et une hauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car cette manière n'est pas bonne ; mais , en vérité , la patience échappe : il me semble que je ferais tout comme lui.

J'ai été à Sainte-Marie, où j'ai vu madame votre tante, qui m'a paru abimée en Dieu ; elle était à la messe comme en extase. Mademoiselle votre sœur m'a paru jolie : de beaux yeux, une mine spirituelle; la pauvre enfant s'est évanouie ce matin : elle est très-incommodée ; sa tante a toujours pour elle la même douceur. M. de Paris ( M. de Péréfixe) lui a donné une certaine manière de contre-lettre qui lui a gagné le cœur ; c'est cela qui l'a obligée de signer ce diantre de Formu'aire^ : je ne leur ai parlé ni à l'une ni à l'autre; M. de Paris l'avait défendu. Mais voici encore «ne image de la prévention : nos sœurs de Sainte-Marie m'ont dit: « Enfin, Dieu soit loué! Dieu a touché le cœur de « cette pauvre enfant ; elle s'est mise dans le chemin de c( l'obéiisance et du salut. » De là je vais à Port-Royal : j'y trouve un certain grand solitaire ( Arnauld-d' Andilly ) que vous connaissez, qui commença par me dire : « Eh bien! ce <( pauvre oison a signé; enfin Dieu l'a abandonnée , elle a « fait le saut. » Pour moi, j'ai pensé mourir de rire, faisant réflexion sur ce que fait la préoccupation . Voilà bien le monde en son naturel. Je crois que le milieu de ces extrémités est toujours le meilleur.

Samedi au soir... M. Fouquet est entré ce matin à la chambre ; on l'a interrogé sur les octrois : il a été trèsmal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce n'est pas, entre nous , que ce ne soit un endroit des plus glissants de son

' Il s'agit de la condamnation des cinq propositions de Jansënius , pour laquelle le clergé de France avait dressé un formulaire que les religieuses de Port-Royal refusèrent de signer, refus (jui dans la suite fut cause de leur perte.

affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop fier; il s'en est corrigé aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le saluer. On ne rentrera que mercredi à la chambre; je ne vous écrirai aussi que ce jour-là. Au reste, si vous continuez à me tant plaindre de la peine que je prends à vous écrire , et à me prier de ne point continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres , et que vous vous trouvez fatigué d'y faire réponse ; mais sur cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis ; et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime encore vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous espériez d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j'en ai beaucoup. Il se présente si peu d'occasions de témoigner son estime et son amitié , qu'il ne faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir. Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre voisinage. La reine est bien mieux.

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