AU aiÈME
Le lundi 24 novembre <664.
Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous que je ne trouva point de consolation en vous écrivant? Je vous assure que j'y en trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir à vous entretenir que vous en avez à lira mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels ; celui de l'espérance est commun à tout le monde, sans que l'on puisse dire pourquoi; mais enfin cela soutient le cœur. Je fus dînera Sainte-Marie de Saint-Antoine, il y a deux jours; la mère supérieure me conta en détail quatre visites que Puis.... lui a faites depuis trois mois, et dont je suis infiniment étonnée. Il lui vint dire que le bien-
heureux évêque de Genève ( saint François de Sales ) lui avait obtenu des grâces si particulières pendant la maladie qu'il a eue cet été , qu'il ne pouvait douter de l'obligation qu'il lui avait ; qu'il la suppliait de faire prier pour lui toute la communauté. Il lui donna mille écus pour accomplir son vœu ; il la pria de lui faire voir le cœur du bienheureux. Quand il fut à la grille, il se jeta à genoux, et fut plus d'un quart d'heure fondu en larmes, apostrophant ce cœur, lui demandant une étincelle du feu dont l'amour de Dieu l'avait consumé. La mère supérieure pleurait de son côté : elle lui donna des reliques du bienheureux. Il les porte incessamment. Il parut pendant ces quatre visites si touché du désir de son salut, si rebuté de la cour, si transporté de Tenvie de se convertir, qu'une plus fme que la supérieure y aurait été trompée. Elle lui parla adroitement de l'affaire de M. Fouquet; il lui répondit, comme un honome qui ne regardait que Dieu seul, qu'on ne le connaissait point, qu'on verrait, et qu'on lui ferait justice, selon Dieu, sans rien considérer que lui. Je ne fus jamais plus surprise que" d'entendre tout ce discours. Si vous me demandez maintenant ce que j'en pense, je vous dirai que je n'en sais rien, que je n'y comprends rien, et que d'un côté je ne conçois pas à quoi peut servir cette comédie, et, si ce n'en est pas une, comment il accommode tous les pas qu'il a faits depuis ce temps avec de si belles paroles.
Voilà de ces choses qu'il faut que le temps explique, car d'elles-mêmes elles sont obscures : cependant n'en parlez pas; car la mère supérieure m'a priée de ne pas faire courir cette petite histoire.
J'ai vu la mère de M. Fouquet ; elle me conta de quelle façon elle avait fait donner cet emplâtre par madame de Charost ' à la reine. Il est certain que l'effet en fut prodigieux : en moins d'une heure ia reine sentit sa tête déga-
' Marie Fouquet, fille du surintendant , duchesse de Ctiarost.
gée, et il se fit une évacuation si extraordinaire, et de quelque chose de si corrompu, et de si propre à la faire mourir la nuit suivante dans son accès, qu'elle-même dit tout haut que c'était madame Fouquet qui l'avait j^iérie; que c'était ce qu'elle avait vidé qui lui avait donné les convulsions dont elle avait pensé mourir la nuit d'auparavant. La reinemère en fut persuadée, et le dit au roi , qui ne l'écouta pas. Les médecins, sans qui on avait mis l'emplâtre, ne dirent point ce qu'ils en pensaient, et firent leur cour aux dépens de la vérité. Le même jour le roi ne regarda pas ces pauvres femmes qui furent se jeter à ses pieds ; cependant cette vérité est dans le cœur de tout le monde. Voilà encore une de ces choses dont il faut attendre la suite.
• Mercredi 26 novembre.
Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été différente : il semble qu'il soit honteux de
recevoir tous les jours sa leçon par B '. Il a dit au
rapporteur ^ de lire l'article sur quoi on voulait interroger l'accusé; le rapporteur a lu, et cette lecture a duré si long^temps qu'il était dix heures et demie quand on eut fini. Il a dit : Qu'on fasse entrer Fouquet, et puis s'est repris , M. Fouquet; mais il s'est trouvé qu'il n'avait point dit qu'on le fit venir : de sorte qu'il était encore à la Bastille. On l'est donc allé quérir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois : il a fort bien répondu ; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines dates , sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été bien habile et bien éveillé; mais, au lieu d'être alerte, M. le chancelier sommeillait doucement : on se regardait, et je pense que
' Boucherai, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait été chargé de mettre les scellés chez le surintendant. Il était de la commission chargée de la poursuite du procès. (A G.)
^ Ce rapporteur était Olivier Lefcvre d'Ormcsson, magistrat intègre, et dont la noble conduite dans ce procès fut remarijuée par Louis XIV.
notre ami en aurait ri s'il avait osé. Enfin il s'est remis, et a continué d'interroger; et quoique M. Fouquetait trop appuyé sur cet endroit, où on le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par l'événement il aura bien dit ; car, dans son malheur, il a de certains petits bonheurs qui n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini.
Je vous écrirai tous les soirs ; mais je n'enverrai ma lettre que le samedi au soir ou le dimanche ; elle vous rendra compte de jeudi , vendredi et samedi ; et il faudrait que l'on pût vous en faire tenir encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi; ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je vous conjure de faire mes compliments à votre solitaire ^ et à votre chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine % ce sera bie'ntôt à moi à vous en donner des nouvelles.
Du jeudi 27 novembre 1664.
On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, et de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est fort bien tiré d'affaire, et n'est entré qu'à onze heures , parce que M. le chancelier a fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mandé; et, malgré toute cette belle dévotion^, il disait tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur prenait toujours son parti, parce que le chancelier ne parlait que pour un côté; enfin il a dit : Voici un endroit sur quoi l'accuté
• Arnauld-d'Anflilly, obligé de quitter Port-Royal, était alors à Pomponne.
2 Madame Dnplessis-Giiénégaud.
3 Celui qui voulait perdre Fouquet, et disait le pis contre lui, malgré sa belle dévotion , c'était le cliancelier Séguier.
ne pourra pas répondre. Le rapporteur a dit : Ah, Monsieur, pour cet endroit là, voici l'emplâtre qui le guérit; et a dit une très-forte raison, et puis il a ajouté : Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quel' que manière qu'elle se rencontre.
On a souri de l'emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure dans la chambre; et en sortant, plusieurs ont fait compliment à d'Ormesson de sa fermeté.
Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée'; je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi , quand je l'ai aperçu , les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées , et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue ; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai , je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché , de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère voisine ; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami ; elle a vu Sapho [mademoiselle de Scudéri)^ qui lui a redonné du courage. Pour moi , j'irai demain en re-
' Les femmes alors sortaient en masque , usage qu'on retrouve dans les vieilles comédies de Corneille, et qui avait été apporté d'Italie parles Médicis. Ces masques de velours noir, auxcjuels succédèrent les lovps, étaient destinés à conserver le teint. (G.
prendre chez elle ; car de temps en temps je sens que j'ai besoin de réconfort : ce n'est pas que Ton ne dise mille choses qui doivent donner de l'espérance ; mais, mon Dieu ! j'ai l'imagination si vive , que tout ce qui est incertain me fait mourir.
Vendredi 28 novembre.
Dès le matîn on est entre à la chambre. M. le chancelier a dit qu'il fallait parler des quatre prêts; sur quoi d'Ormesson a dit que c'était une affaire de rien , et sur laquelle on ne pouvait rien reprocher à M. Fouquet; qu'il l'avait dit dès le commencement du procès. On a voulu le contredire : il a prié qu'il pût expliquer la chose comme il la concevait, et a prié son camarade de l'écouter. On l'a fait, et il a persuadé la cour que cet article n'était pas considérable. Sur cela on a dit de faire entrer l'accusé : il était onze heures. Vous remarquerez qu'il n'est pas plus d'une heure sur la sellette. M. le chancelier a voulu parier de ces quatre prêts. M. Fouquet a prié qu'on voulût lui laisser dire ce qu'il n'avait pas dit la veille sur les octrois ; on l'a écouté , il a dit des merveilles ; et comme le chancelier lui disait : « Avez -vous eu votre décharge de l'emploi de cette « somme? » Il a dit : « Oui, Monsieur, mais c'a été con- « jointement avec d'autres affaires » , qu'il a marquées, et qui viendront en leur temps. Mais, a dit M. le chancelier, quand vous avez eu vos décharges, vous n'aviez pas encore fait la dépense? Il est vrai ; a-t-il dit, mais les sommes étaient destinées. Ce n'est pas assez, a dit M. le chancelier. Mais, Monsieur, par exemple, a dit M. Fouquet, quand je vous donnais vos appointements , quelquefois j'en avais la décharge un mois auparavant ; et comme cette somme était destinée, c'était comme si elle eût été Jonnée. M. le chancelier a dit : Il est vrai; je vous en avais l'obligation. M. Fouquet a dit que ce n'était pas pour le lai reprocher, qu'il se trouvait heureux de le pouvoir servir dans ce
temps-lA; mais que les exemples lui revenaient, selon qu'il en avait besoin.
On ne rentrera que lundi. Il est certain qu'il semble qu'on veuille traîner l'affaire en longueur. Puis... a promis de faire parler l'accusé le moins qu'il pourrait. On trouve qu'il dit trop bien. On voudrait donc l'interroger légèrement, et ne pas parler sur tous les articles. Mais lui^ il veut parler sur tous, et ne veut pas qu'on juge son procès sur des cbefssur lesquels il n'aura pas dit ses raisons. Puis... est toujours en crainte de déplaire à Petit. Il lui fit excuse l'autre jour de ce que M. Fouquet avait parlé trop longtemps , mais qu'il n'avait pu l'interrompre. Ch...* est derrière le paravent quand on iaterroge; il écoute ce que l'on dit, et offre d'aller chez las juges leur rendre compte des raisons qu'il a eues de faire ses conclusions si extrêmes. Tout ce procédé est contre l'ordre, et marque une grande rage pour ce pauvre malheureux. Pour moi y je vous avoue que je n'ai plus aucun repos. Adieu , Monsieur, jusqu'à lundi : je voudrais que yous puissiez connaître les sentiments que j'ai pour vous, vous seriez persuadé de cette amitié que vous dites que vous estimez un peu.
Lundi 4"' décembre 1664.
Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer l'affaire de M. Fouquet en longueur; présentement ce n'est plus la même chose, c'est tout le contraire : on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs d'accusation , sur quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a dit : « Monsieur, je ne prétends
' Chamillart , accusateur publie. Il mourut intendant de Gaen. Son fils fut ministre sur la fin règne de Louis XIV.
« pas tirer les choses en longueur; mais je vous supplie <( de me donner le loisir de vous répondre : vous m'inter- « rogez , et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma <c réponse; il m'est important que je parle. Il y a plusieurs « articles qu'il faut que j'éclaircisse , et il est juste que je cf réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès. » Il a donc fallu l'entendre , contre le gré des mal-intentionnés; car il est certain qu'ils ne sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur tous les chefs : on continuera de suite, et la chose ira si vite, que je compte que les interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper à l'hôtel de Nevers ; nous avons bien causé, la maîtresse du logis ' et moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre , car je viens de recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que tout ce que je puis écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve , en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher solitaire. Il me semble que je le vois et que je l'entends dire ce que vous me mandez; je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit : La métamorphose de Pierrot ' en Tartufe. Cela est si naturellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.
Il faut que je vous conte une petite historiette , qui est très-vraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; messieurs de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Grammont : Monsieur le maréchal, lisez, je vous prie , ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait
» Anne de Gonzague habitait alors l'hôtel de Nevers; c'est sur son emplacement qu'a été construit l'hôtel de la Monnaie. La fille d'Anne de Gonzague épousa le fils du grand Condé.
^ Le chancelier Séguier s'appelait Pierre , et les gens qui ne l'aimaient pas lui avaient donné ce sobriquet. ( M. )
que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. Le roi se mit à rire, et lui dit : N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh bien 1 dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi qui l'ai fait. Ahl Sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le rende j je l'ai lu brusquement. Non, Monsieur le maréchal : les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette folie , et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par-là combien il est loin de connaître jamais la vérité. Nous sommes sur le point d'en avoir une bien cruelle , qui est le rachat de nos rentes sur un pied qui nous envoie à l'hôpital. L'émotion est grande, mais la dureté l'est encore plus. Ne trouvez-vous point que c'est entreprendre bien des choses à la fols ? Celle qui me touche le plus n'est pas celle qui me fait perdre une partie de mon bien.
Mardi 2 (Kcembre.
Notre cher et maîtieureux. amr a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard' a dit, entre autres : « Il faut avouer que cet homme est incomparable ; il n'a cr jamais si bien parlé dans le parlement. Il sepossède mieux « qu'il n'a jamais fait. » C'était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien de comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi , qui seront
' Conseiller de grand chambre , membre de la commission. Il fut d'un avis favorable à Fou'juet.
les deux derniers jours de l'interrogation , et je continuerai encore jusqu'au bout.
Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le plus ardemment. Adieu , mon très-cher Monsieur; priez notre solitaire [ Arnauld-cV Ândilly ] de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et , par modestie , j'y joins madame votre femme.
Pour toute la famille du malheureux , la tranquillité y règne. On dit que M. de Nesmond ' a témoigné en mourant que son plus grand déplaisir était de n'avoir pas été d'avis de la récusation de ces deux juges ; que s'il eût été à la fm du procès, il aurait réparé cette faute; qu'il priait Dieu qu'il lui pardonnât celle qu'il avait faite.
Mardi 2 décembre.
M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les 3ix millions ; il s'est fait donner audience , il a dit des merveilles ; tout le monde en était touché , chacun selon son sentiment. Pussort ' faisait des mines d'improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.
Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé impétueusement, et a dit : « Dieu merci, on ne se plain- « drapas qu'on ne l'ait laissé parler tout son soùl. » Que dites-vous de ces paroles? Ne sont-elles pas d'un bon juge? On dit que le chancelier est fort effrayé de l'érysipèle de M. de Nesmond , qui l'a fait mourir ; il craint que ce ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu , encore serait-ce quelque chose ; mais il faut craindre qu'on ne dise de lui comme d'Argant : e mori corne visse,
' Président au parlement de Paris, membre de la commission. Il mounit pendant le procès. Son testament Ht grand bruit, parce «lu'd y manifestait le repentir d'avoir, par sa conduite, favorisé la liaine des juges contre Fouquet. Cette anecdote est rapportée par Conrad, dans ses Mémoires.
2 Henri Pussort, conseiller d'État , oncle maternel de Colbert, et l'un des juges les plus acharnés contre Fouquet.
Jeudi à décembre 1664.
Enfin les interrogations sont finies ce matin. M. Fouq^uet est entré dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet ' tout du long. M. Fouquet a repris la parole le premier, et a dit : Monsieur, je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier que l'effet qu'il vient de faire , qui est de me donner beaucoup de confusion.
M. le chancelier a dit : Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. Monsieur,* a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement lorsque après avoir contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis p.Hyé d'une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui, et une de la reine-mère, qui font foi de ce que je dis ; mais on les a prises dans mes papiers , avec plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit , que j'ai été près de deux an^ sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit , je le désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire , Monsieur, que ma passion pour la personne et pour le service du roi n'en a pas été diminuée. M. le chancelier a dit : Il est bien difficile de le croire , quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en différents temps. M. Fouquet a répondu : Monsieur, dans tous les temps , et même au péril
' Madame de Motteville, dans le tome VI de ses Mémoires , page 94 , donne de grands détails sur ce projet, que Fouquet avait écrit quinze ans aupara- »•an^ sous le min:?térp du cardinal Mazarin, et dont le but était de s'opposer à la puissance de ce miRisirc.
île ma vie , je n'ai jamais abandonné la personne du roi ; et dans ce temps-là vous étiez , Monsieur, le chef du conseil de ses ennemis , et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre lui.
M. le chancelier a senti ce coup ; mais notre pauvre ami était échauffé, et n'était pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a parlé de ses dépenses ; il a dit : Je m'offre à faire voir que je n'en ai fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme; et si je ne prouve ce que je dis, je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. Enfin , cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très-bien dit, mais avec chaleur et colère, parce que la lecture de ce projet l'avait extrêmement touché.
Quand il a été parti, M. le chancelier a dit : Voici la dernière fois que nous l'interrogerons. M. Poucet s'est approché de M. le chancelier, et lui a dit : Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu'il y a comme il a commencé à exécuter le projet. M. le chancelier a répondu ; Monsieur, elles ne sont pas assez fortes , il y aurait répondu trop facilement. Là-dessus Sainte-Hélène et Pussort ont dit : Tout le monde n'est pas de ce sentiment. Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste.
Vendredi 3 décembre.
On a parlé ce matin des requêtes qui sont de peu d'importance; sinon autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà qui est donc fait; c'est à M. d'Ormesson à parler; il doit récapituler toute l'affaire : cela durera encore toute la semaine prochaine, c'est-à-dire qu'entre ci et là ce n'est pas vivre que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable , et je ne crois pas que je puisse aller jusque là. M. d'Ormesson m'a
priée de ne le plus voir cjue l'affaire ne soit jugée; [] est dms le conclave, et ne veut plus avoir de commerce avec ]> monde. Il affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et j'ai eu le plaisir, enlui disant adieu, de lui dire tout ce queje pense. Je vous manderai tout ce que j'apprendrai, et Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne 1 Je le désire. Je vous assure que nous sommes tous à plaindre, j'entends vous et moi , et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon cher Monsieur, je suis si triste et si accablée ce soir, (jue j? n'en puis plus.
Mardi 9 décembre 1664.
ie VOUS assure que ces jours sont bien longs à passer, et que l'incertitude est une épouvantable chose : c'est un mal que toute la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés ; ce qui m'étonne encore plus, c'est que Sapho [mademoiselle de Scudéry) est tout de même , elle dont l'esprit et la pénétration n'ont point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte, et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader qu'elles en savent plus que moi. D'un autre côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins prévenus , et dont le sens est admirable , je trouve nos mesures si justes , que ce sera un vrai miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd souvent que d'une voix , et cette voix fait tout. Je me souviens de ces récusations , dont ces pauvres femmes pensaient être assurées ; il est vrai que nous les perdîmes de cinq à dix-sept; depuis cela, leui» assurance m'a donné de la défiance. Cependant, au fond de mon cœur, j'ai un petit brin d'espérance. Je ne sais d'où il vient, ni où il va , et même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causais hier de toute
cette affaire avec madame du Plessis ; je ne puis voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère , comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez- vous? Parce que j'espère : voilà nos réponses ; ne sont-elles pas bien raisonnables ? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde que si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons , le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval , à toute bride , qui vo'is apprendrait cette agréable nouvelle, et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi ; et notre imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de campos. Cependant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me l'avait dite, mais la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redite à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du projet , c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le chancelier lui dit : Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un crime d'État. Il répondit : Je confesse , Monsieur, que c'est une folie et une extravagance , mais non pas un crime d'État. Je supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges , de trouver bon que j" explique ce que c'est qu'un crime d'État : ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime d'État , c'est quand on est dans une charge principale , qu'on a le secret du prince , et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis ; qu'on engage toute sa famille dans les mômes intérêts ; qu'on fait ouvrir les portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à son véritable maître ; qu'on porte dans le parti tous les secrets de l'État : voilà. Messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. M. lechaucelier ne savait où se mettre, et tous
les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel , de plus délicat , et même de plus plaisant.
Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en détail , et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le cœur que vous n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup perdu. Ce matin , M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire; il a fort bien parlé et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son camarade pariera deux jours ; on prend quelques jours encore pour les autres opinions. 11 y a des juges qui prétendent bien s'étendre ; de sorte que nous avons encore bien à languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité, ce n'est pas vivre que d'être en l'état où sommes.
Mercredi 10 décembre.
M. d'Ormesson a continué la récapitulation du procès; il a fait des merveilles , c'est-à-dire, il a parlé avec une netteté , une intelligence et une capacité extraordinaires. Pussort l'a interrompu cinq ou six fois, sans autre dessein que de l'empêcher de si bien dire ; il lui a dit sur un endroit qui paraissait fort pour M, Fouquet : Monsieur, nous parlerons après vous, nous parlerons après vous.
Jeudi H décembre 1664.
M. d'Ormesson a continué encore ; quand il est venu sur un certain article du marc d'or, Pussort a dit : Voilà qui est contre l'accusé. Il est vrai, a dit M. d'Ormesson , mais il n'y a pas de preuves. Quoi I a dit Pussort , on n'a pas fait inteiToger ces deux officiers-là ? Non , a dit M. d'Ormesson. Ah ! cela ne se peut pas ! a répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le procès, a dit M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement : Ah ! Monsieur, vous deviez
le dire plus tôt, voilà une lourde faute. M. d'Ormessou n'a rien répondu ; mais si Pussort lui eût dit encore un mot , il lui eût répondu : Monsieur, je suis juge, et non pas dénon ciateur. Ne \ous souvient-il plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? Voilà ce que c'est : M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson ; il lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par malice ; car plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier voudrait bien que M. d'Ormesson n'en fit point voir les preuves, qui sont ridicules, afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner.
Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui composent le procès. Il achèvera demain. Sainte- Hélène parlera samedi. Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis , et mardi ils s'assembleront tous dès le matin, et ne se sépareront point qu'après avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jouc-là. Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault * va solliciter partout , et fait voir un écrit du roi où on lui fait dire qu'il trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers ; que c'est lui qui les a fait prendre ; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé ; que ce sont des papiers qui touchent son état, et qu'il le déclare, afin qu'on ne pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce beau procédé? N'êtes-vous point désespéré qu'on fasse la chose de cette façon à un prince qui aimerait la justice et la vérité s'il les connaissait? Il disait l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux ; voilà ce qu'on lui met dans la tête. Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à bride abattue ; les menaces, les promesses , tout est en usage ; si nous avons Dieu pour nous , nous serons les plus forts ;
, « Ce Foucault était le grefHer de la chambre de l'Arsenal ; il lut à M. Fouquet son arrêt.
VOUS aurez peut-être encore une de mes lettres, et si nous avons de bonnes nouvelles , je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas ; je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.
Samedi 13 décembre.
On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Ormesson dît son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que Sainte-Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fit plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation. L'avis est un peu sévère; mais prions Dieu qu'il soit suivi. 11 est toujours beau d'aller à l'assaut le premier.
Mercredi 17 décembre < 66 i.
Vous languissez , mon pauvre Monsieur , mais nous languissons bien aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait mardi un arrêt; car, n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu; cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson avait rapporté l'affaire et opiné; mais je ne vous parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par cette action. J'ai ouï dire à des gens du métier que c'est un chef-d'œuvre que ce qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes ; il y mêla de l'éloquence, et même de l'agrément. Enfin, jamais homme de sa profession n'a eu une plus belle occasion de paraître, et ne s'en est mieux servi. S'il avait voulu ouvrir
la porte aux louanges, sa maison n'aurait pas désempli; mais il a voulu être modeste, et s'est caché avec soin. Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi : il reprit l'affaire pauvrement et misérablement , lisant ce qu'il disait, et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire : il opina, sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête tranchée, à cause du crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui , et faire un trait de INormand , il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grâce et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier qu'il fit cette belle action , dont tout le monde fut touché, autant qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson.
Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges en furent scandalisés, et on croit que cette furie peut faire plus de bien q,ue de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de son avis , et a dit, sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous devait faire bien de la honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle , qu'il avait brûlé sa maison , parce que Charles de Bourbon ' y avait passé; qu'à plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet ; que pour le punir il n'y avait que la corde et les gibets ; mais qu'à cause des charges qu'il avait possédées, et qu'il avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à prendre l'avis de M. de Sainte-Hélène.
Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M. Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie. Je ne sais si on jugera demain , ou si l'on traînera l'affaire toute la semaine. Nous avons encore de grandes salves à essuyer ; mais peut-être que
' Le connétable de Bourbon, qui sous François l*"" alla mourir sous les murs de Rome, en servant Charles-Quint contre la France.
quel(iu'un reprendra l'avis de ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusque ici a été si mal suivi. Mais écoutez, je vous prie, trois ou quatre petites choses qui sont très-véritables, et qui sont assez extraordinaires. Premièrement, il y a une comète qui parait depuis quatre jours : au commencement, elle n'a été annoncée que par des femmes , on s'en est moqué; mais à présent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue, dit qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. Dufoin, qui l'a vue avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller cette nuit pour la voir aussi : elle parait sur les trois heures; je vous en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir.
Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre; c'est-àdire qu'après après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas d'être en fureur; il parle de potences, de roues, il choisit des arbres exprès; il dit qu'on lèvent pendre, et fait un bruit si épouvantable qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et assez à point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui a dit, sur le point de recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gouverneur delà Bastille, et Chamillard (on y met Poncet, mais je n'en suis pas si assurée), l'avaient pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre de Lorme; que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et le déclare avant que d'être jugé. Il a été condamné aux galères. Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu'elles présenteront demain à la chambre. Peutêtre qu'on ne la recevra pas , parce que l'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire; et comme ce bruit est répandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. IN'est-il pas vrai que tout ceci est bien extraordinaire?
Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Masnau : il était malade à mourir, il y a huit joui-s, d'une colique néphrétique; il prit plusieurs remèdes, et se
lit saigner à minuit. Le lendemain, à sept heures, il se fit traîner à la chambre de justice; il y souffrit des douleurs inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir ; il lui dit : Monsieur, vous n'en pouvez plus, retirez-vous. Il lui répondit ; Monsieur, il est vrai, mais il faut mourir ici. M. le chancelier, le voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant s'opiniâtrer : Eh bien, Monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart d'heure, et dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si considérable , qu'en vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les hommes étaient dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme rentra gai et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure.
Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit , on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste , on est accablé ; enfin , mon pauvre Monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement; mais c'est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père de l'aimable billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a envoyées. Hélas ! je ks ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites-lui qie je suis ravie qu'il m'aime un peu , c'est-à-dire beaucoup , et que pour moi je l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Hé! mon Dieul vous me payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du reste.
Vendredi <9 décembre 1664.
Voici un jour qui nous donne de grandes espérances ; mais il faut reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme
M. Pussort opina mercredi à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucoiirt , Fériol, Héraut, à la mort encore. Roqucsante finit la matinée; et, après avoir parlé une heure admirablement bien, il reprit l'avis de M. d'Ormesson. Ce matin nous avons été au-dessus du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés, et tout d'un article, nous avons eu la Toison, Masnau, Verdicr, La Baume et Catinat de l'avÂs de M. d'Ormesson. C'était à Poncet à parler ; mais, jugeant que ceux qui restent sont quasi tous à la vie, il n'a pas voulu parler, quoiqu'il ne fût qu'onze heures. On croit que c'est pour consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en sommes, qui est un état si avantageux, que la joie n'en est pas entière; car il faut que vous sachiez que M. Golbert est tellement enragé, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre Monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami , quoique bien malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire. Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept , ils en ont six. Voici ceux qui restent : Le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, Voisin, Pontchartrain et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en faut de bons à ce reste-là.
Samedi.
Louez Dieu, Monsieur, et le remerciez ; notre pauvre ami est sauvé : il a passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson , et neuf à celui de Sainte-Hélène. Je suis si aise , que je suis hors de moi^
' Bureau d
ela
commission qui jugea
Fouquet :